Petit cadeau de Noël avant la date. Je viens de tomber sur ce message de Paul Gardner qui figurait dans une première version d'Ombres et Lumières mais (pour des raisons que j'ignore) pas dans la version finale. Il y est question de Citadelle, l'oeuvre la plus mystérieuse et la plus riche de Saint-Exupéry. Avec le Petit Prince évidemment.
Citadelle et le Vaisseau Terre
L’humanité s’est lancée dans ce nouveau siècle sans cap.
Elle est comme une nuée d’oiseaux migrateurs qui ne trouverait plus le champ
magnétique qui normalement l’oriente. À force de se mouvoir sans but, elle
s’épuise, se perd et se meurt.
Juste avant sa mort, Saint-Exupéry nous a laissé
Citadelle, un ouvrage mystérieux, resté inachevé, qui rassemble ses réflexions
les plus profondes. Il y est question d’un Chef, vivant dans le désert, qui
s’interroge sur la conduite et l’avenir de son royaume. Il est obsédé par la
lutte contre le relâchement qui pourrait entraîner le déclin de son peuple.
Pour l’en éloigner, il doit constamment trouver un sens qui dépasse le destin
de chaque individu. Le Chef nous dit : « La caravane se meut
nécessairement dans une direction qui la domine, elle est pierre pesante sur
une pente invisible ». Dessiner cette pente invisible est la
responsabilité du Chef. Nos dirigeants l’ont oublié et l’humanité glisse dans
une direction qui ne mène nulle part. Il faut redonner du sens.
Recréer les liens qui définissent notre espèce, gérer la
finitude de nos ressources et corriger les erreurs du passé, voilà déjà
l’amorce d’un projet fédérateur pour l’humanité et qui l’occupera amplement
pour ce siècle. Il faudrait graver ces objectifs dans le cœur des hommes. Ils
doivent se prendre en main et œuvrer ensemble à la construction de ce Siècle
bleu. Le Chef nous dit : « si tu veux qu’ils soient frères,
oblige-les de bâtir une tour. Mais si tu veux qu’ils se haïssent, jette-leur du
grain ». C’est dans la construction collective que l’Homme se réalise et
non pas dans la prospérité individuelle. Par facilité, nos dirigeants répètent
sans cesse là aussi cette même erreur. S’ils veulent que l’on se souvienne
d’eux comme de grands Hommes, ils doivent veiller à garder ce cap et non plus
endormir les peuples pour être réélus.
Pour que ce siècle soit une réussite, il faudra aussi que
l’humanité retrouve sa ferveur. Le Chef dit à ce propos : « Si tu
veux sauver ton empire, crée-lui sa ferveur. Il drainera les mouvements des
hommes. Et les mêmes actes, les mêmes mouvements, les mêmes aspirations, les
mêmes effets, bâtiront ta cité au lieu de la détruire ».
La ferveur se forge dans l’image que le peuple forme du
projet collectif. Le Chef a choisi pour la citadelle qu’il construit celle d’un
navire, « navire des hommes sans lequel ils manqueraient
l’éternité ». Le grand projet de l’Humanité, auquel je crois plus que
tout, pourrait être de donner enfin corps au concept de vaisseau Terre que les
premiers astronautes ont découvert. Saint-Exupéry en avait eu l’intuition.
Comme l’expérience menée à Biosphere 2 l’avait illustré,
nous sommes embarqués sur une même barque dans une croisière cosmique. Plutôt
que de vivre un enfer et nous détruire, nous devrions plutôt apprendre à vivre
ensemble. Nous devrions d’abord définir un rôle enthousiasmant, mais exigeant,
pour chacun des membres de l’équipage. L’absence de sens dans leur vie mine les
humains. Pour parvenir au bonheur, celle-ci doit s’inscrire dans un projet plus
vaste. À bord du vaisseau Terre, les tâches pour les milliards d’humains ne
manqueront pas. Répertorier les richesses embarquées, entretenir les jardins,
les coursives et les moteurs, nourrir, protéger, soigner et faire progresser
l’équipage, mais aussi innover en inventant les moyens pour que les ressources
ne s’épuisent pas et que le navire fonctionne indéfiniment. Il faudra aussi
apprendre à respecter toutes les formes de vie embarquées avec eux.
On me taxera certainement d’utopiste, mais ce concept
serait quand même plus fédérateur pour l’humanité qu’une économie folle dont
nous ignorons la finalité ! Nous avions bien essayé d’infléchir cette
tendance en introduisant la notion de « développement durable ». Mais
ce concept était une voie sans issue. Les dirigeants nous ont expliqué, sans y
croire eux-mêmes ou sans y avoir réfléchi, que croissance économique et consommation
des ressources pouvaient être découplées, alors que c’était l’état d’esprit de
l’homme qu’il fallait transformer. Osons affronter le défi qui nous attend dans
ce Siècle bleu avec un projet à sa mesure. Créons et gréons le vaisseau
Terre !
L’humanité a besoin d’un tel changement d’état d’esprit
pour se redresser et retrouver sa dignité au sein du cosmos. Une fois ce sens
retrouvé, elle pourra poursuivre son chemin, apaisée.
L’enquête de Thierry Colombié sur l’assassinat du juge
Michel en 1981 à Marseille nous révèle certains éléments à l'origine des dysfonctionnements actuels de la France.
Pierre Michel était un
magistrat d’une grande intelligence débarqué dans la cité phocéenne et qui
s’était donné comme objectif de la « nettoyer » du crime organisé. Or
celui-ci y était profondément enraciné depuis l’avant-guerre et les excès de zèle
du juge n’ont pas été tolérés. Comme le dit Thierry Colombié : « Pour
sa hiérarchie et les hauts fonctionnaires du ministère parisien, la lutte
contre le crime organisé n’était pas une priorité absolue, loin s’en
faut ».
Persuadé que la French connection (tombée dix ans plus tôt) n’avait pas disparu, il partit à la chasse des derniers
laboratoires de fabrication d’héroïne clandestins (avec toujours en toile de fond la DEA américaine créée en 1973 et engagée dans ce combat).
Peu à peu son enquête mit à jour des liens entre le « milieu » et le
financement des partis politiques (1981 est une année électorale), ainsi que
les caisses noires – sur fond de réseaux francs-maçons – du fameux SAC (service
d’action civique, organisation au service du général de Gaulle puis de ses
successeurs gaullistes) dont la fonction était « de fournir gros
bras et colleurs d’affiche, assurer la sécurité des meetings politiques,
surveiller opposants et détracteurs, surtout des représentants de la justice
aixoise et marseillais refusant de marcher droit. Sans oublier les deux axes du
Service : accentuer la pression sur les étrangers et les indicateurs,
quitte à les torturer ; alimenter la pompe à fric clandestine tant pour
régler les faux frais des cadres du Service que pour constituer un trésor de
guerre ». Après l’élection de
Mitterrand, le SAC était en pleine ébullition et prêt à tout pour faire
disparaître ses traces et s’opposer aux « Rouges ». Thierry
Colombié revient sur la tuerie d’Auriol, où des individus du SAC avaient
exterminé toute la famille d’un des leurs, y compris sa femme et son jeune
fils. C’est l’une des scènes les plus fortes de ce livre et ce massacre conduisit
d’ailleurs au démantèlement du SAC par la gauche.
Les nettoyages post-électoraux impactaient aussi la mairie
de Marseille qui était (et est probablement toujours) une gigantesque
blanchisseuse (par exemple via la CEGM, groupe d’entreprises vivant
essentiellement des marchés publics, cœur du système de corruption à Marseille,
en France et partout dans le monde) permettant de faire vivre un écosystème
très vaste et nébuleux. La curiosité du juge déplaisait donc à beaucoup de monde
et menaçait les réseaux souterrains mis en place depuis l’après-guerre.
Marseille était aussi à cette époque déchirée par la guerre intestine entre le
clan de Gaëtan Zampa (« Tany ») et celui son ex-ami Jacques Imbert
(dit « Jacky le Mat », signifiant le fou en provençal) qui fit
plusieurs centaines de morts (et disparus), sur fond d’interdiction par la
gauche des cercles de jeu. Le juge Michel a eu le malheur de se trouver au
mauvais moment au mauvais endroit, au cœur de ce marigot. L’ordre de son exécution
aurait pu venir de tous mais il est finalement venu de François Girard, un
chimiste et trafiquant (associé aux Libanais de la plaine du Bekaa et à Roberto
Pannunzi de la ‘Ndrangheta qui deviendra le premier trader mondial de cocaïne)
incarcéré aux Baumettes et qui voyait d’un très mauvais œil le juge relier
différentes affaires dans lesquelles il était impliqué.
Gaston Defferre, devenu ministère de l’Intérieur de
Mitterand, avait déclaré : « on ne tue pas les juges à
Marseille » après l’assassinat du juge Renaud (dit "Le shériff") à Lyon en 1975 qui avait eu
un destin similaire pris lui entre les affaires du SAC et de celles du gang des
Lyonnais.
Le livre de Thierry Colombié fait du bien car il permet de
resituer cet événement majeur dans un contexte très complexe que l’histoire et
le cinéma ont tendance à simplifier (comme ce sera certainement le cas avec la
sortie en décembre du film « La French » avec Jean Dujardin – dans le
rôle du juge Michel - et Gilles
Lelouche – dans le rôle de Gaëtan Zampa). Le monde interlope dans lequel se
croisent criminels et politiques est la fondation gangrénée de notre société et
il obéit à des règles relevant plus des pulsions et des bas instincts humains,
que de la logique. Si on n’intègre pas ces dimensions, impossible de comprendre
ce qui se passe.
A noter que le livre de Thierry Colombié s’ouvre sur la rencontre à Palerme
entre le juge Pierre Michel et Giovanni Falcone (les deux martyrs de la lutte
anti-mafia qui m’ont servi de modèles pour mon personnage de Fernando Salazar –
le père d’Abel – tué lui par les cartels mexicains pour défendre les intérêts
d’un groupe financier occulte américain) et s’achève par l’assassinat du juge (voir ces images du journal télévisé sur le site de l'INA).
Pour les lecteurs attentifs d’Ombres et Lumières, dans l’épilogue final qui se déroule à Marseille, Lucy et Abel
remontent l’avenue du Prado (P. 533) en direction des Calanques et passent
devant la cité radieuse dessinée par l’architecte Le Corbusier(surnommée « la maison du
fada ») et devant laquelle fut abattu Pierre Michel, à 38 ans, par deux individus à moto, comme Fernando Salazar.
"Si la société est pourrie, on a beau la combattre, cela revient à combattre une hydre qui a des milliers de têtes. On en coupe quelques-unes mais il y en a toujours deux ou trois qui renaissent. Je me sens davantage désabusé par la société, par cette gangrène qui nous mine. Finalement, on a les truands qu'on mérite. En cela, certainement, Pierre et mort pour rien." Bernard Michel, avocat et frère du juge Michel.
Le futur dépend de
ce que nous faisons de notre présent.
Mahatma Gandhi
En cette soirée du dimanche de Pâques de 1722, l'Amiral
hollandais Jacob Roggeveen et son équipage accostent sur l'île qui gardera pour
nom le jour de sa découverte. Les étranges statues géantes dressées sur les
rivages de cette terre déboisée paraissent être l'œuvre d'une civilisation
avancée mais les indigènes qu'ils rencontrent ne semblent pas pouvoir être les
auteurs de telles merveilles. Située à quatre mille kilomètres des côtes
chiliennes et de Tahiti et à deux mille kilomètres de l'île la plus proche,
elle est littéralement perdue dans l'immensité de l'Océan Pacifique. Il faudra
plusieurs siècles pour commencer à percer les mystères de l'île la plus isolée
de la planète. Et la véritable histoire pourrait être bien plus heureuse que
celle que vous déjà entendue.
L’histoire de l’île de Pâques telle qu’on nous l’a
toujours contée : l’effondrement
L'île fut colonisée pour la première fois au cinquième
siècle de notre ère par une tribu polynésienne sillonnant le Pacifique. À son
arrivée, cette terre vierge comportait une végétation et des ressources
abondantes. Comme il était difficile de repartir, les Polynésiens s'y
installèrent et en quelques siècles l'étonnante civilisation des statues moaï
prit son essor. Les habitants étaient répartis alors en trois castes : les
paysans, les sculpteurs et les prêtres. Compte tenu des dimensions confortables
de l'île et des ressources disponibles, les membres des différentes castes
vécurent en bon ménage et la population augmenta de manière régulière. On
estime que de la cinquantaine d'arrivants initiaux, la population s'éleva
jusqu'à plus de dix mille habitants au dix-septième siècle. Ce développement
florissant ne se fit malheureusement pas en harmonie avec les ressources
naturelles de l'île. La totalité des arbres, nous a-t-on dit jusqu’à présent,
fut abattue pour permettre notamment l'acheminement des lourdes statues
jusqu'au rivage. La disparition des arbres rendit alors impossible la
construction d'embarcations solides et donc la fuite vers de nouveaux rivages.
À l'apogée de leur civilisation et aveuglés par le culte des
moaï, les Pascuans, prisonniers au milieu du Pacifique, auraient signé leur
arrêt de mort. Selon de nombreux écrits, les sols dénudés furent lessivés par
les pluies et il devint un jour impossible de nourrir la totalité de la
population. Des luttes terribles opposèrent les paysans et les gardiens du
culte moaï qui finirent par s'entre-dévorer. Le déclin total de la civilisation
pascuane s'en suivit. Les statues dressées furent tour à tour couchées par les
survivants souhaitant effacer cette civilisation absurde de leur mémoire. De la
nature florissante, il n’aurait subsisté plus qu'une île désolée. Les Pascuans
auraient fait, avant nous, la douloureuse expérience d’une vie dans un monde
fini duquel on ne peut s'échapper.
Tout cela est bien connu et l’exemple de cette île a été
utilisé depuis des décennies par les écologistes pour illustrer ce qui
adviendrait à une civilisation qui ne saurait pas gérer ses ressources finies [1][2]. Or,
l’histoire de Rapa-Nui pourrait ne pas avoir été exactement celle-ci.
Une histoire possible : l’adaptation et la
transition
Nicolas Cauwe est un archéologue belge renommé, conservateur
des collections d’Océanie aux Musées royaux d'art et d'histoire de Bruxelles.
Depuis 1992, il s’intéresse aux moaïs et les résultats de ses dix années de
fouilles archéologiques [3] ne corroborent pas la légende devenue histoire
officielle. Ses découvertes font écho à d’autres travaux archéologiques restés
confidentiels. Tout d’abord l’analyse d’une centaine de squelettes n’a montré
aucune carence alimentaire, contredisant l’hypothèse d’une famine. Ces mêmes
squelettes ne portaient aucune trace de morsures ou de blessures, invalidant
les présomptions de cannibalisme ou de combats violents. Il conteste enfin
l’existence de guerres fratricides du fait de l’absence de traces de
destruction et la difficulté à trouver des armes (ce que l’on avait pris pour
des pointes de flèches étaient en fait des outils du quotidien).
Au contraire Nicolas Cauwe met en avant la très forte
adaptabilité du peuple pascuan au nouveau contexte déboisé de l’île. Passant de
l’exploitation d’une forêt luxuriante à celui d’une steppe monotone exposée aux
vents marins, les Pascuans auraient par exemple mis au point au fil des
générations une technique connue sous le nom de mulch lithic et qui consiste à planter dans le sol des blocs de
basalte afin de réduire l’érosion, prélever la rosée du matin et donner les
minéraux nécessaires aux cultures.
Privés des cours d’eau qui se forment naturellement dans les
forêts polynésiennes, les Pascuans ont aussi développé d’ingénieux systèmes
pour exploiter l’eau des résurgences en bord de mer. Ils ont également bâti des
bassins au flanc du volcan Terevaka pour retenir les eaux de pluie.
Plus intéressant encore, l’adaptation économique aux
nouvelles conditions s’est accompagnée d’un changement de culte avec l’apparition
du dieu Makemake qui a remplacé celui moribond associé aux ahu-moai (qui était
un culte des anciens). Pour reprendre les mots de Nicolas Cauwe :
« Il est certain qu’une divinité fédératrice fut
sans doute plus efficace pour affronter les temps nouveaux que les rois ou les
héros divinisés qui ne travaillaient que pour leurs descendants, c’est-à-dire
pour des confédérations établies sur des bases familiales ou claniques.
Makemake est le symbole de nécessités inédites qui ont forcé les Rapanui à resserrer
les rangs. Traditionnellement, en Polynésie, les dieux créateurs laissent
la gestion du monde aux ancêtres. A l’île de Pâques, ils ont été sollicités
pour reprendre en mains en mains leur création. Les Rapanui, partout désignés
comme l’exemple à ne pas suivre, car responsables d’une destruction de
l’environnement qui leur fut fatale, sont, au contraire, ces gens ingénieux qui
surent relever le défi d’un changement de milieu. » [4]
C’est bien au pied du mur que l’humanité a toujours été la
plus créative et si l’on en croit ce chercheur l’effondrement du peuple pascuan
semble plutôt avoir été causé par l’arrivée des colons européens, qui ont amené
avec eux maladies, rongeurs et esclavage. On laissera la communauté
scientifique débattre de ces travaux.
Le mythe de l’effondrement de l’île de Pâques a joué un
grand rôle pour nous alerter de dangers que courrait l’humanité. Maintenant
c’est peut-être ce mythe actualisé qui nous donnera l’énergie pour enfin
arriver à vivre dans un petit monde.
Un grand merci à André-Jean Guérin, trésorier de la
fondation Nicolas Hulot et membre de CESE, qui m’a aiguillé vers les travaux de
Nicolas Cauwe.
[1] Jean-Marie Pelt,
Le Tour du monde d’un écologiste,
Fayard, 1992.
[2] Jared Diamond,
Effondrement, Gallimard, 2005.
[3]Nicolas Cauwe, Ile de Pâques, le grand tabou.
Dix années de fouilles reconstruisent son histoire, Editions Versant Sud, 2011.
[4] Nicolas Cauwe,
Morgan De Dapper et Dominique Coupé, Suicide écologique à l’Île de
Pâques : ce qu’en dit l’archéologie, SPS
n° 305, juillet 2013.
Grâce à votre mobilisation, la mission a été atteinte au-delà de tous mes espoirs car les deux tomes de Siècle bleu sont restés en tête du palmarès des ebooks gratuits en France ! Si ce n'est pas déjà fait, profitez-en, jusqu'au vendredi 27 octobre à minuit, les deux tomes sont toujours en téléchargement gratuit : http://www.sieclebleu.org/free
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PS : Certains trouveront peut-être bizarre le choix d'Amazon qui peut paraître en contradiction avec les idées du livre. Sur le numérique, Amazon ne concurrence pas les libraires et de toute façon, le livre étant gratuit, Amazon n'y gagnera rien (on ne peut cependant y diffuser un livre gratuitement que pendant cinq jours). Par ailleurs, c'est la plateforme de téléchargement la plus présente dans le monde (liens ci-dessous) et qui fonctionne sur le plus de formats numériques (application de lecture Amazon disponible sur Kindle, Apple, Android, Windows Phone...).
Il y a quelques années, je découvrais par hasard Le
Souffle au cœur d’AW Rosto (nom de code d’un écrivain qui souhaitait
conserver l’anonymat). Récit à la première personne d’un homme seul, ultra
entraînéqui fait chuter le patron
d’une banque mafieuse. De la première à la dernière page, on est scotché,
complètement plongé dans la préparation de chacune des étapes de ce coup
légendaire. Oubliez « Ocean's Eleven » ou « Les
Spécialistes », AW Rosto est devenu avec ce livre le maître du genre.
« J’avais décidé de casser la Graphische Druckerei
AG, à Zurich. Pour un cambrioleur professionnel qui veut faire une fortune
rapide, il existe sans doute des coffres-forts plus fournis que ceux d’une
imprimerie. Mais je ne désirais pas faire fortune et je n’étais pas cambrioleur
professionnel ».
Ce qui distingue Rosto des autres auteurs de polars, c’est
avant tout le style, extrêmement élégant. C’est aussi les descriptions
techniques ultrasophistiquées, qu’il s’agisse de détails médicaux,
technologiques, financiers ou chimiques, démontrant un gros travail de
documentation. C’est encore l’organisation du récit, où rien n’est laissé au
hasard et cette place qu’il donne au lecteur emporté malgré lui en caméra embarquée aux
côtés du héros. Ce sont justement ses héros qui me plaisent
le plus.
Ce sont toujours des hommes seuls, soumis à des défis
herculéens, qui ne lâchent rien, rompus à toutes les techniques psychologiques
et matérielles, permettant de se sortir de n’importe quelle situation. Tous travaillent pour une cause qui transcendent le genre humain : la
lutte du bien contre le mal (post écrit il y a déjà cinq ans sur ce blog dans lequel le propos d'Ombres et Lumières commençait à se dessiner). On ne sait pas qui sont leurs commanditaires
mais dans « Les yeux en feu », on apprend juste qu’ils appartiendraient à
une mystérieuse organisation baptisée Lacédémone (l’autre nom à la ville de Sparte). Cela m’avait beaucoup inspiré pour
imaginer Gaïa dans Siècle bleu mais aussi l’organisation encore plus secrète
dont on découvre l’existence dans l’épilogue d’Ombres et Lumières.
Chaque héro de Rosto a aussi un problème physique qui le
rend humain : il souffre d’un souffle au cœur dans le roman éponyme ; dans Les
yeux éclatés, plongée dans les trafics
d’ecstasy dans le milieu des rave parties et des mafias basées en Espagne, le
héros souffre de troubles oculaires et dans son dernier ouvrage Noir
est mon double paru le 2 octobre 2015,
descente aux enfers dans le monde du trafic d’organes, le héros est atteint
d’une ataxie sensorielle atypique qui le paralyse dès qu’il se trouve dans l’obscurité.
Ce dernier roman, trouvé par hasard la semaine dernière tout
chaud sorti de l’imprimerie, est à nouveau un monument. En lisant le résumé,
j’avais l’impression que c’était le même que le précédent « Ténèbres et
sang », mais il s’agit en fait de la suite. Cela m’a d’ailleurs rassuré
car j’avais trouvé que la fin de Ténèbres et sang nous laissait vraiment sur notre fin car plusieurs
informations tombaient au moment du dénouement qui donnaient une autre tournure
à l’enquête et on regrettait que cela finisse donc en queue de poisson. C’est
donc un dyptique et vous aurez toutes les clés à la fin de Noir est
mon double.
Dans Noir est mon double,
paru chez Belfond et non plus chez Buchet Chastel, l’auteur nous révèle surtout
son vrai nom : Philippe Ségur, professeur de droit à Perpignan et
écrivain, prix Renaudot des lycéens en 2002 pour La métaphysique du
chien. On comprend mieux la finesse du
style.
- Il n’y a qu’un monde, lieutenant. Et c’est un océan en
putréfaction. Je suppose que quand on est flic, il est plus facile de s’imaginer
qu’on y surnage… À condition de croire que la loi trace la frontière entre les
bons et les méchants…
– Vous croyez vraiment à cette fable, Volopian ? Aux
bons et aux méchants ?
Comme je m’abstenais de répondre, il a émis un rire bref.
- Libre à vous de le penser. Mais la vérité, c’est que je
suis votre autre visage. Je commence là vous vous arrêtez.
PS : Philippe Ségur si vous lisez ces lignes : on
fusionne Gaïa et Lacédémone quand vous voulez ! Pour me contacter c’est facile.
En regardant tout à l’heure la keynote conference d’Apple pour le lancement de l’Apple Watch, je me suis senti durant une heure comme un enfant à qui l’on
révélait l’existence d’un nouveau monde dont chacune des facettes paraissait
fascinante et dans lequel j’étais impatient de me projeter (NB : je ne
porte plus de montre depuis 20 ans).
Il ne s’agit pourtant que du croisement
entre une belle montre et d’un smart phone qui ne changera vraisemblablement
pas le monde, mais il y a des leçons importantes à tirer de ce lancement et de cet
exercice de communication. Elles
pourraient nous aider à changer le monde, en réformant par exemple la manière
de gérer un pays ou une ville, mais aussi la façon d’aborder la politique et
résoudre les défis environnementaux.
L’exigence du concept parfait et la patience d’attendre
Attention. L’art d’Apple ne se résume pas à la keynote. Cet exercice de communication n’est que la couche ultime d’un long processus de réflexion,
d’innovation et de maturation. Cette fête célèbre l’aboutissement d’années de
travail passées à réinventer totalement un concept. Et ce nombre d’années, comme dans toutes les activités de recherche, n’est
pas connu à l’avance.
Après le succès de l’iPod en 2001, à plusieurs reprises au
milieu des années 2000 on s’attendait à ce qu’Apple réinvente le téléphone. Ils ont pourtant attendu 2007 pour proposer le premier véritable smartphone et il y a eu
un avant et un après l’iPhone. Concernant la montre "intelligente", cela faisait aussi des années que
la rumeur courait, mais ils ont préféré attendre d’avoir un produit parfait
avant de le présenter. Pour la télévision, cela fait aussi quelques années que
tout le monde en parle. Il y a deux ans un ami responsable logistique à la FNAC
me l’annonçait confidentiellement comme le plus gros produit de Noël 2012. La
FNAC (et d’autres) était en pleine négociation commerciale avec Apple, mais la
firme de Cupertino y a renoncé quelques mois avant car ils n’étaient pas assez
contents du produit.
Il y a vraiment à méditer là-dessus, dans un monde où les
dirigeants d’entreprise ou politiques passent leur temps à se comparer avec ce
qui se fait ailleurs et à gérer instantanément leur cours de bourse ou leur
cote de popularité. Pour voir grand et avoir une vraie longueur d’avance sur
tout le monde, il faut oublier le présent, avoir confiance dans le futur et en
la créativité de ses équipes, et travailler le concept jusqu’à la perfection.
Think big and deep
Toutes les entreprises n’ont certes pas l’assise financière
d’Apple pour renoncer au lancement d’un produit pourtant presque finalisé, mais
il y a certainement un juste équilibre à atteindre entre vraie R&D et
lancement rapide.
Les décideurs politiques pourraient aussi en prendre de la
graine. Aujourd’hui ils épuisent leur énergie dans les luttes de pouvoir au
sein de leur parti, à défendre leur image auprès de médias toujours plus
présents et creux, à concilier les intérêts divergents de tous les soutiens qui
financent leurs victoires laborieuses. Dans un monde toujours plus complexe et
changeant, il est étonnant de voir des programmes en 2012 - pour des élections
pourtant présidentielles – qui ressemblent mot pour mot à la soupe démago que
l’on nous servait il y a 25 ans. Je suis certains que tous découvriraient une
grande vertu à se remettre vraiment au travail sur le fond et qu’ils
gagneraient des élections ainsi.
Dans la phase amont d’une élection, les décideurs politiques
devraient être les chefs d’orchestre silencieux d’une multitude de talents
transdisciplinaires qui travaillent sur des concepts innovants et dont la
campagne puis la mise en œuvre politique ne serait plus que le récital. On
rêverait d’une ministre de l’Education qui nous parlerait de l’école Kirkkojärvi
en Finlande plutôt que d’une énième discussion sur la durée des vacances
scolaires et de l'impact sur le salaire de profs qui ne croît plus en leur institution.
Cette vacuité idéologique et l’inadéquation totale entre les idées des politiques avec les attentes des Français et les problèmes de notre temps, ne peut mener
qu’à la montée des mouvements populistes de toute sorte. Face à ce vide, les écologistes devraient se positionner
comme le parti du futur, au carrefour des nouvelles tendances et concepts
visant à changer le modèle de la société. On en est bien loin et ce n’est pas
avec leur Etat-major actuel que l’on n’y parviendra.
Plutôt que d’attendre que les grands partis monolithiques
s’y mettent, il est temps de créer de nouveaux mouvements (citoyens ou partis)
qui change complètement la manière de réfléchir sur la société et de faire de
la politique. Un parti qui mettrait la création d’idées au cœur de son
fonctionnement. Le parti Nouvelle Donne ou le parti Pirate s’inscrivent dans cette lignée mais le concept
pourrait être poussé beaucoup plus loin.
Assembler l’existant pour fabriquer du neuf à l’aide
d’une vision fédératrice
L’habileté d’Apple n’est pas tellement dans l’innovation
pure mais plutôt dans l’art d’agencer parfaitement quelques vraies innovations
(souvent plus dans des principes d’interface très smart que dans de la
technologie) avec une multitude d’innovations qui existent déjà. Ce qui les
distingue des autres, c’est la vision et l’ambition très claire affichée au
départ en interne sur ce vers quoi ils veulent aboutir (« le téléphone
révolutionnaire qui fera oublier tous les autres ») et c’est cette vision
qui guide le travail de tous au quotidien pour aller chercher les meilleurs idées,
s’adjoindre les services des meilleurs spécialistes, racheter les meilleurs
brevets ou idées d’universitaires farfelues. Apple est un extraordinaire
assembleur et agenceur de talents, qui amène chacun à se surpasser. Un peu comme à la grande épopée de l'Aéropostale qui me sert éternellement de modèle.
Pour nos politiques et nos écologistes, ce devrait être la
même chose. Trop stressés de devoir tout réinventer dans un monde en
décomposition/mutation, ils choisissent le statuquo alors qu’il s’agirait
juste de détecter (ou de faire détecter) les signaux faibles dans les
tendances déjà en marche ou en expérimentation, et de les agencer pour proposer
de nouvelles formes d’organisation de la société. Comme ils ont peur d’échouer
dans cette mission et qu’ils ne veulent déranger personne dans la société de
peur de perdre un soutien/électeur, ils sont incapables d’afficher une ambition
et forcément ils n’attirent autour d’eux que des penseurs médiocres. C’est un
cercle vicieux et on tourne inexorablement en rond.
Travailler la vision pour ne pas être bloqué par les
conséquences à court-terme du changement
A chaque lancement de produits/concepts, Apple a souvent gêné
beaucoup de leurs plus gros donneurs d’ordres en rendant certains
produits/usages obsolètes. Mais souvent il s’est avéré que le nouvel espace de
créativité offert par Apple a produit plus d’opportunités pour ces acteurs que la défense de l’univers technologique dans lequel il faisait vivre leurs produits
éculés. Aujourd’hui avec le lancement de l’iWatch d'innombrables sociétés dans le monde
doivent réflechir à comment profiter de ce nouvel outil.
Pour les politiques il y a une vraie difficulté à aller
au-delà des critiques qui pourraient être adressées à court-terme, mais c’est
parce que la vision et le travail qui la sous-tend manquent de puissance.
Combien de projets de loi a-t-on vu être retirés dans l’urgence parce qu’ils avaient été insuffisament préparés sur des éléments de design pourtant
fondamentaux (compatibilité constitutionnelle par exemple) ?
Mettre l’humain au cœur du design pour maximiser
l’acceptabilité
Apple ne se limite à créer un incroyable concentré de
technologie, il place l’utilisateur au cœur de cette nouvelle expérience.
Beaucoup de concurrents d’Apple comme Nokia ont échoué à ce stade.
De la même manière qu’Apple met l’expérience utilisateur au
cœur de son design, les politiques devraient concevoir et proposer des
politiques qui mettent l’humain/le citoyen au cœur. Aujourd’hui c’est ce qu’ils ont
l’impression de faire en proposant des amendements pour satisfaire une multitude de
groupes d’influence, mais cela s’appelle le clientélisme. En voulant faire
plaisir à une multitude de « quelques-uns » ils se privent de l'opportunité de plaire
à tous.
Finaliser le design en travaillant l'aspect esthétique
L'aspect esthétique est d'une importance capitale et beaucoup proposent des produits ou des concepts très intéressants mais qui manquent de cette dernière composante. Les Navajos disent "créer de la beauté, c'est résister", j'y crois et c'est valable pour tout. A noter que beau, ne veut pas forcément dire quelque chose d'épuré, froid et minimaliste. Ca peut-être quelque chose de biscornu et rugueux, mais sa forme et son aspect doivent être pensés. S'arrêter avant cette étape, c'est se priver d'une grande partie de la puissance du concept politique ou produit développé.
Aider à se projeter, donner envie et faire rêver
Une fois que toutes les étapes ci-dessus ont été franchies
(et j’insiste là-dessus !), viens le temps de la communication. Apple
excelle dans cet exercice, grâce à de petits films très simples qui mettent en
avant les nouveautés, qui invitent le potentiel utilisateur à se
promener/projeter dans ce futur, et lui donne envie d’y aller, voir même de
contribuer à l’écosystème du produit pour les développeurs d’applications ou
fabriquants d’accessoires.
Aujourd’hui, au-delà du déficit de vraies idées, ce sens de la
narration/récit manque aux politiques. Ils sont incapables de nous décrire le
monde vers lequel ils souhaitent nous mener et du coup ils sont incapables de
fédérer les énergies qui permettraient de donner corps et d’enrichir cette
vision. Je rêverais d’un petit film aussi puissant que
celui réalisé par Apple pour l’Apple Watch et qui mette en avant les
principes de l’économie participative, les nouvelles monnaies, la permaculture...
Tout le monde aurait envie d’y aller. Je ne crois pas que les politiques en
soient aujourd’hui capables mais les initiatives se multiplient comme celle de
l’incroyable projet de film Demain de Cyril Dion et Mélanie Laurent qui justement va
nous montrer ces innovations en marche et qui a récolté en 60 jours plus de 400
000 euros de dons sur KissKiss Bank Bank (un record). Ca sort en 2015 et j’ai
hâte.
De mon côté, je travaille sur un projet similaire (j'en parlais en avril dans mon article "La Révolution bleue est en marche") visant à
montrer moi-aussi ces innovations dans un essai (probablement online) enthousiasmant
(il y aura des recoupements avec certains sujets traités par Cyril Dion dont le projet n'était pas engagé quand j'avais commencé le mien il y a un an) qui me servira aussi – si je trouve le temps et la force – de base documentaire
pour camper un gros roman situé dans ce monde futur qui nous tend les bras et
que nous risquons de rater si on prend les mauvais embranchements.
Cet été, j’ai découvert Nébuleuse des Ecorchés de Grégoire Domenach, un roman absolument
merveilleux paru en 2013 aux éditions L’Harmattan. C’est l’histoire d’un village de France, qui comme beaucoup
se vide de sa population, de son activité économique traditionnelle et de sa
vie, mais que quelques irréductibles n’ont de cesse de défendre. Ils défendent
en particulier sa rivière, source de plaisirs simples et d’eau fraîche, menacée
par une usine de produits chimiques située en amont du village et autour de
laquelle se noue toute l’intrigue. C’est une histoire de quinquas ou de sexagénaires, des
écorchés de la vie, qui confrontent leurs rêves et leurs désillusions. C’est un
livre sur l’amitié, l’amour, la mort, la trahison, les petits secrets,
l’engagement, la folie, mais surtout sur la lutte contre l’aigreur, ce
sentiment qu’il faut combattre car il gâche toute vie. À travers leur destin et celui de leur village c’est toute
la condition humaine qui est résumée.
Extraits :
À cause de ceux qui font semblant d’être triste, on ne
reconnaît plus ceux qui sont vraiment tristes. (...) On y buvait avec des hommes simples qui n’ont que
l’ironie de leurs yeux pour trinquer un peu.
(...) Assez des critiques qu’il recevait pour un retard de
quelques minutes parfois, de tous ces ordres donnés avec mépris parce que le
client serait prétendument roi, parce qu’ « il aurait payé et qu’il
aurait donc droit ». (...) Alors dans la nuit la plus calme, juste avant de sombrer
dans le sommeil, en plissant les yeux pour saluer l’amertume enterrée, Mermoz
se dit que vivre, c’était se relever. (...) Et quand Bariton s’insurgeait, on lui rétorquait qu’il
fallait bien nourrir le pays, et que l’usine produisait de l’emploi… Mais on ne
nourrit pas un pays, pas plus qu’on ne l’enrichit, il le sait. On l’intoxique. (...) Il s’accorda à penser que sa vie ne l’intéressait pas.
Elle n’était faite que de petits drames et de courtes joies du quotidien, qui
bataillaient tous deux sous les aléas de la chance. Une fourmi comme une autre,
dans une fourmilière qu’on ne voit pas, même du ciel. Il y avait autant de
façons de se réjouir que de se lamenter, voilà pourquoi il valait mieux marcher
un peu, regarder les vieux du village, et boire venu sous les platanes. Il n’y
a pas de raisons de vivre, il n’y a que de petites choses auxquelles on tient
terriblement.
Dans mon panthéon littéraire, je porte trois auteurs plus
haut que tous les autres : Saint-Exupéry, Bernard Tirtiaux et Henri
Vincenot. Le livre de Grégoire Domenach porte la marque de chacun de ces trois
grands. Ce n’est pas sûr que d’ailleurs il les connaisse, puisque Grégoire
Domeanch est né en 1989 et n’avait que 22 ans quand il a écrit ce livre. Comment peut-on écrire des choses aussi belles et aussi
profondes sur la vie à 22 ans ? C’est un grand mystère mais
incontestablement on voit là la marque des grands auteurs. Ce livre paru chez un petit éditeur n’a pas eu l’exposition
médiatique qu’il méritait. Puisse le bouche à oreilles faire connaître ce
chef-d’œuvre.
Aujourd’hui, 6 août, marque le triste anniversaire
d’Hiroshima. Il y a 69 ans, le 6 août 1945, Enola Gay, lâchait la première et avant-dernière bombe atomique
contre des populations humaines. Ce ne sont malheureusement pas les seules à avoir
explosé, puisque 2053 tests atomiques ont eu lieu dans l’atmosphère ou sous
terre depuis, comme le montre cette incroyable animation qui retrace toutes ces
explosions entre 1945 et 1998 (date normalement du dernier test réel avant le
passage à la simulation numérique).
En voyant cette vidéo, c’est la première fois que je réalise
la folie de cette guerre supposément froide. L’humanité est vraiment passée au
bord de l’implosion et malheureusement on a tendance à oublier l’importance de
cette menace qui sous-tend toujours les grands équilibres et déséquilibres
internationaux (voir par exemple mon
post sur la bombe iranienne et les otages français au Liban dans les années 80).
La situation en Iran, au Moyen-orient et la montée en puissance de la Russie
nous rappellent que cela relève du possible.
Je suis justement né en 1973, j'ai grandi en pleine guerre froide, et la
bombe atomique a longtemps fait partie de mes cauchemars récurrents, sans doute
animés par la volonté (inassouvie) de mon père de construire un abri
anti-atomique dans le jardin ! Je me rappelle notamment d’une nuit où
j’avais réellement vu/senti le feu nucléaire inonder de lumière le ciel chez
mes parents et submergeait la petite colline qui nous faisait face avant de
tout brûler (dont moi). J'ai ce souvenir viscéralement inscrit et je me dis qu'il faut tout faire pour éviter à nouveau le feu nucléaire.
L'ombre portée du risque nucléaire est présente dans toute l'intrigue des tomes 1 et 2 de Siècle bleu (bouclier antimissile, déroulement de l'action près des grands sites US nucléaires de Santa Fe ou Alamogordo). Afin d'expier cette vision du futur, j'avais décidé - après de longues réflexions - de commencer le tome 2 de Siècle bleu par un bombardement atomique. Pour moi l'ambition du livre fut alors de montrer qu'en commençant aussi bas, l'humanité pouvait quand même s'en sortir. Après avoir écrit ces chapitres, mes cauchemars atomiques se sont bizarrement arrêtés. De la même manière qu'après le 11 septembre mes cauchemars récurrents d'être dans un avion qui se crashe dans les tours d'une ville se sont arrêtés... Rassurez-vous je ne fais plus trop de cauchemars (à part des poursuites), donc tout va bien aller dans le futur :-)
Pour fêter l'anniversaire d'Hiroshima, voici les deux premiers chapitres qui traitent de cette explosion, en espérant que cela n'arrive jamais. Et également la musique qui a accompagné leur écriture : "The Sky was Pink" de Nathan Fake (remixé par Paul Kalkbrenner).
Jour 1, Plaines de San Agustin, Nouveau-Mexique,
États-Unis.
Lucy fut réveillée par une migraine intense. Il lui fallut
quelques instants pour se remémorer l’endroit où elle se trouvait : au cœur
d’une haute plaine du Nouveau-Mexique, à l’intérieur d’une voiture. Le moteur
tournait au ralenti. Une chaleur sèche et étouffante s’échappait du système de
ventilation. Elle baissa le chauffage et avala une gorgée d’eau minérale. Les
voyants du tableau de bord éclairaient le visage d’Abel, son mari, profondément
endormi. Elle regarda sa montre : il était presque six heures. À travers le
pare-brise, on ne distinguait rien. Le monde extérieur s’était évanoui.
Lucy avait besoin de se dégourdir les jambes et l’esprit.
Elle essaya d’ouvrir la portière, mais celle-ci lui résista. Elle donna un
léger coup d’épaule pour la débloquer, et sursauta quand une substance molle et
glacée lui glissa le long du bras. Il avait simplement neigé. Elle comprit
mieux pourquoi elle ne voyait rien : la voiture était recouverte d’une couche
de poudre blanche. La jeune femme enfila ses bottes, son blouson et sortit du
véhicule. Le ciel était clair à présent, les nuages avaient emporté ailleurs
leurs flocons. La Lune, nouvelle, n’était pas visible, mais les étoiles
scintillaient et éclairaient de leurs faibles feux la neige, qui s’offrait à
perte de vue dans ce cirque naturel. Il faisait froid mais Lucy se sentait
bien. Elle n’osait pas avancer de peur de souiller ce grand champ immaculé.
Une étoile filante traversa le ciel, phénomène rare pour une
fin d’automne. Lucy fit un vœu. La veille, Abel et elle avaient révélé au monde
un mensonge d’État sans précédent, mais les péchés des Hommes avaient
maintenant été lavés par la neige. Ils disposaient d’une feuille blanche sur
laquelle ils n’avaient plus qu’à écrire l’histoire dont ils rêvaient. Le Siècle
bleu imaginé par leur ami Paul Gardner. Tout était possible. Dans le silence de
la nuit, Lucy demeura immobile et savoura cet instant.
Elle fit quelques pas pour aller s’allonger dans la neige
fraîche. Elle ferma les yeux et se vit étendue au milieu de cette plaine de
coton, ses longs cheveux blonds dispersés autour de son visage. Elle eût voulu
que cette sensation de plénitude durât toujours.
Dans sa rêverie, le ciel noir s’illumina soudain. Les
étoiles disparurent. Les cimes des montagnes qui bordaient le plateau se
dessinèrent très nettement, comme éclairées par l’arrière. La lueur se fit de
plus en plus intense et, tel un tsunami, elle submergea les crêtes pour
déferler dans la plaine. Lucy se protégea les yeux. Elle ne rêvait plus. Le
plateau entier était inondé de cette lumière surpuissante.
Elle regarda en direction de la voiture. Abel était sorti.
Elle courut vers lui en se protégeant instinctivement le visage. Les yeux de
son mari s’étaient transformés. Il fixait cette lumière comme un enfant qui
défie le soleil.
Puis l’intensité de la lueur baissa. Alors seulement, ils
virent la Chose apparaître dans le ciel devenu rose. Une méduse. Une immense
méduse violacée qui s’élevait, au loin, derrière les montagnes, et qui traînait
sous elle des tentacules effrayants.
L’avènement du Siècle bleu serait plus difficile que prévu.
Jour 1, Four Corners, Arizona, États-Unis.
Kilchii, l’enfant rouge, se faufila jusqu’au lit de camp où
dormait Doli, sa grande sœur.
– Réveille-toi, chuchota-t-il. Il a neigé !
Doli, l’oiseau bleu, eut besoin de quelques secondes pour
sortir du rêve, si doux, qui l’enveloppait. Après les révélations de
l’astronaute Paul Gardner, la nuit précédente, leur père avait affirmé qu’une
ère nouvelle s’ouvrirait bientôt pour le peuple navajo.
– De la neige ? Comment le sais-tu, Kilchii ?
– J’ai regardé sur l’écran de contrôle. C’est tout blanc,
dehors.
Certains adultes étaient debout et discutaient dans la
grande cuisine. Mais dans le dortoir des enfants, chacun dormait à poings
fermés.
– Allez, viens Doli ! insista Kilchii en la tirant par le
bras.
Kilchii était un garçon de six ans, espiègle et
désobéissant. Doli, de trois ans son aînée, se montrait d’habitude plus
raisonnable. Depuis leur arrivée, la veille, dans cette montagne creusée et qui
formait un abri gigantesque, seul leur père Hozho était autorisé à sortir. Mais
comme la situation s’était améliorée, Doli pensa qu’il n’était plus si grave de
quitter le refuge. Elle aussi voulait jouer dans la neige. Son frère et elle
avaient l’âge où l’on ne se soucie de rien. Elle arrangea leurs couvertures de
manière à faire croire qu’ils étaient toujours couchés, ils enfilèrent leurs
habits puis, sur la pointe des pieds, se faufilèrent jusqu’au sas.
Ils actionnèrent le levier dissimulé dans le mur, comme ils
avaient vu Hozho le faire. Aussitôt, l’épaisse porte s’ouvrit. Ils traversèrent
un premier sas, puis un second. Une fois dehors, ils prirent une grande
inspiration. L’air froid de la nuit leur emplit les poumons. Même s’ils avaient
beaucoup aimé jouer avec les autres enfants dans l’abri, rien ne valait la
liberté. Chaussés de leurs peaux de cuir, Doli et Kilchii se mirent à courir
sur la fine couche de poudre blanche. Ils zigzaguaient en s’amusant des traces
qu’ils laissaient. La vie était belle, éternelle.
Derrière eux, le sas se referma automatiquement. Ils se
regardèrent, hagards. Ils ignoraient comment l’ouvrir. Tant pis. Le moment
venu, ils n’auraient qu’à tambouriner, et quelqu’un finirait bien par les
laisser rentrer. La punition serait rude, autant en profiter. Ils coururent
donc autour de la montagne jusqu’à la cascade qui jaillissait de la roche.
Celle-ci était partiellement gelée, mais l’eau de la rivière demeurait vive.
Pendant les beaux jours, les deux enfants y venaient souvent avec leur père. Le
petit Kilchii, très vif, s’était montré doué pour la nage. Ils trempèrent leurs
mains et s’arrosèrent d’eau glacée, riant aux éclats dans la nuit silencieuse.
Ils savouraient chaque instant.
Soudain, un sifflement fendit les airs et un objet de feu
vint s’encastrer à une vitesse vertigineuse dans l’une des collines voisines.
L’explosion fut très bruyante, mais le calme revint vite, à l’exception d’un
vrombissement lointain, qui persista. Doli et Kilchii avaient peur. Ils se
mirent à courir et se réfugièrent derrière des rochers.
Au milieu du ciel, à quelques kilomètres d’eux, un flash à
la blancheur du magnésium perça alors la nuit. Doli et Kilchii lui tournaient
le dos. Ils ne virent pas en direct sa lumière aveuglante, équivalente à celle
de cent soleils. Protégés par la pierre, ils survécurent à l’onde de choc qui
souffla tout sur son passage, mais la déflagration fit exploser leurs tympans.
La lumière dans le ciel se transforma peu à peu en une
immense boule de feu. Les deux jeunes enfants, pétrifiés, commençaient à avoir
très chaud.
Autour d’eux, la neige avait fondu. L’eau sur le sol s’était
mise à bouillir. La chaleur était devenue étouffante. Les habits clairs de Doli
avaient disparu, ceux de Kilchii, plus opaques, le couvraient encore. Le petit
garçon prit sa sœur par la main pour l’attirer dans la vasque où se déversait
la cascade. Doli resta immobile. Sa mâchoire grande ouverte semblait émettre un
cri, mais son frère n’entendait rien. Il vit que le large collier d’argent et
de turquoise de Doli lui brûlait la poitrine. Kilchii supplia sa sœur de le
suivre, mais elle ne bougea pas. Il dut plonger seul, et nagea jusque vers le
fond, qui était encore frais. Il retint sa respiration plus longtemps qu’il ne
l’avait jamais fait. La température de l’eau ne cessait d’augmenter.
D’inquiétantes lueurs multicolores en striaient la surface.
Au bord de l’asphyxie, Kilchii remonta, inspira une grande
bouffée d’air vicié, puis plongea encore. Lorsqu’il émergea à nouveau, il
s’arrêta un instant. Une lumière irréelle baignait un paysage de désolation. Il
chercha sa sœur sur la berge, mais ne trouva qu’un amas fondu d’argent et de
turquoise. Doli, l’oiseau bleu, s’était envolée.
Comme je vous l'écrivais la semaine dernière dans un
précédent message, les deux tomes de la saga Siècle bleu sont épuisés en version papier mais j’ai du coup repris les droits d’exploitation des livres auprès de l'éditeur.
En attendant de trouver un nouvel éditeur qui puisse publier le livre à un prix plus modique dans une version poche (ils étaient auparavant à 21
euros, ce qui est cher pour beaucoup), j’ai constitué une nouvelle version numérique du
livre.
Je suis donc heureux de pouvoir vous annoncer que Siècle
bleu et Ombres et Lumières sont disponibles depuis quelques jours dans toutes
les librairies Amazon du monde, au prix de 2.99 euros (précédemment mon éditeur
les proposaient à 14.99 euros). J’espère qu’ainsi que vous serez plus nombreux à
pouvoir découvrir ces livres et n'hésitez pas à partager cette information autour de vous !