dimanche 27 décembre 2009

Pachamama

Aujourd'hui dans Le Monde, l'excellent Hervé Kempf signe un nouveau billet intitulé Pachamama qui donne matière à réfléxion.
Pachamama
LE MONDE | 26.12.09 | 14h54 • Mis à jour le 26.12.09 | 14h54

elle fête que celle de Noël ! La démesure marchande n'occulte pas qu'elle constitue, par le rituel des cadeaux, la plus éclatante manifestation dans la société de consommation de la logique du don.

Selon cet archétype anthropologique, l'échange entre humains obéit à d'autres motifs que la seule recherche de l'intérêt (voir Ce qui circule entre nous,de Jacques Godbout, Seuil, 2007). A Noël nous est rappelée la nécessité de la solidarité, puisque ce qui nous réunit, le solstice d'hiver, est le moment dans l'année où l'aventure humaine ressent le plus vivement sa fragilité.

Pour le comprendre, il nous faut tenter de retrouver ce sentiment d'anxiété qui étreignait les sociétés préhistoriques de l'hémisphère Nord à mesure que rétrécissaient les jours et que la nuit froide, étrangère, menaçante, gagnait jour après jour. Offrir, alors, est le signe du soutien réciproque. Moyen, aussi, d'illustrer l'abondance qu'annonce le retour de la lumière. Les jours rallongent, le monde sort des ténèbres, la vie - l'Enfant Jésus - revient avec sa prodigalité et ses promesses.

La mère nature semblait inépuisable. Mais ces archétypes anthropologiques datent d'un monde où le rapport à la nature était autre qu'aujourd'hui. Lévi-Strauss expliquait dès 1952 qu'avec la révolution industrielle nous sommes sortis de l'ère néolithique (Race et Histoire, Gallimard). Les géologues parlent aujourd'hui de l'ère anthropocène : l'homme lui-même est devenu force tellurique, il menace la nature.

Ce n'est pas dans la voie technique que nous trouverons la solution à la crise écologique. Elle est une crise civilisationnelle qui appelle une analyse spirituelle et/ou anthropologique. Il revient à Evo Morales, président de la Bolivie, d'avoir posé ce constat sur le plan politique. La Bolivie milite pour la reconnaissance de Pachamama, nom de la Terre mère dans les cultures indigènes. "La Terre ne peut être considérée comme une simple ressource naturelle", écrit-il dans The 10 Commandments to Save the Planet, Humankind, and Life. "La Terre est la maison de tous les êtres vivants. La Terre est la vie elle-même."

Mais sa démarche s'inscrit dans une analyse politique qui définit le système dominant par sa culture : "Pour guérir Mère Terre, continue Morales, il est nécessaire de comprendre que sa maladie a un nom : le système capitaliste mondialisé. Il n'est pas suffisant, pas juste, de dire que le changement climatique est le résultat de l'activité des êtres humains. Il est nécessaire de dire que c'est un système, une façon de penser et de sentir, une façon de produire la richesse et la pauvreté, un mode de "développement" qui nous conduisent au bord de l'abîme." Et de conclure : "Afin de préserver la planète, la vie, et l'espèce humaine, nous devons en finir avec le capitalisme."

La bataille écologique est culturelle, anthropologique, structurelle. Bon Noël !

Hervé Kempf termine son poste en prônant la fin du capitalisme. C'est d'ailleurs le thème de son livre Pour sauver la planète, sortez du capitalisme publié au Seuil en janvier 2009. Je vais le lire car l'idée est intéressante, mais concrètement je ne vois pas qui pourrait décréter la fin du capitalisme (au moins dans la forme exacerbée que l'on connaît). Il y a trop d'intérêts en jeu et beaucoup sont aux mains de personnes peu louables (et complètement indifférentes à l'avenir de la planète et de l'humanité) comme indiqué dans mon précédent post. Par ailleurs, éliminer le capitalisme n'aurait un sens que si l'on décrit le système qui lui succède. Lorsque le système communiste s'est effondré, il a été remplacé par un système bien pire, qui a provoqué la plupart des déstabilisations auxquelles on assiste aujourd'hui.

mercredi 23 décembre 2009

La ligne de partage entre le bien et le mal


La vie est décidément un éternel apprentissage. L’année 2009, à travers une certain nombre d’évènements personnels, de lectures, de rencontres et de faits dans l’actualité, m’a fait prendre conscience d’un phénomène dont j’avais mal imaginé la profondeur et la force. Tout cela sera au coeur de l'intrigue du deuxième tome du Siècle bleu (avec des éléments beaucoup plus lumineux aussi, rassurez-vous).


Il est très bien illustré par ce passage de l’Archipel du goulag d’Alexandre Soljenitsyne.


"Sur la paille pourrie de la prison, j'ai ressenti pour la première fois le bien remuer en moi. Peu à peu j'ai découvert que la ligne de partage entre le bien et le mal ne sépare ni les Etats ni les classes ni les partis, mais qu'elle traverse le coeur de chaque homme et de toute l'humanité. Dans un cœur envahi par le mal, elle préserve un bastion du bien. Cette ligne est mobile, elle oscille en nous avec les années. Dans le meilleur des coeurs - un coin d'où le mal n'a pas été déraciné.


Dès lors, j'ai compris la vérité de toutes les religions du monde : elles luttent avec le mal en l'homme (en chaque homme). Il est impossible de chasser tout à fait le mal hors du monde, mais en chaque homme on peut le réduire.


Dès lors, j'ai compris le mensonge de toutes les révolutions de l'histoire : elles se bornent à supprimer les agents du mal qui leur sont contemporains (et de plus, dans leur hâte, sans discernement, les agents du bien), mais le mal lui-même leur revient en héritage, encore amplifié. (...)


J'ai passé de nombreuses années à dévider ces réflexions douloureuses et quand on me parle de l'insensibilité de nos hauts fonctionnaires ou de la cruauté des bourreaux, je me revois avec mes galons de capitaine conduisant ma batterie (d'artillerie) à travers la Prusse ravagée par les incendies, et je dis : "Nous autres, avons-nous été meilleurs ?"

Quand on me fait remarquer avec amertume la mollesse de l'Occident, sa myopie politique, ses divisions, son désarroi, j'invoque le passé :

"Ceux d'entre nous qui ne sont pas passés par l'Archipel ont-ils eu des pensées plus fermes, plus fortes ?"


C'est pourquoi je me tourne vers mes années de détention et dis, non sans étonner ceux qui m'entourent : "BENIE SOIS-TU PRISON !"


J’ai longtemps pensé que cette lutte perpétuelle entre l’expression du bien et le mal qui taraude chaque individu, chaque société n’avait que peu d’adhérences avec la problématique environnementale (que je ne limite pas aux émissions de gaz à effet de serre car d’autres problèmes sont tout aussi urgent : surpopulation, eau, réserves halieutiques, déchets, biodiversité, déforestation…). Comme beaucoup de naïfs (et notamment ceux qui étaient à Copenhague du côté des délégations étatiques – ceux des ONG étant plus réalistes) j’ai longtemps crû que le problème venait d’un mode d’organisation de la société et d’une économie trop avide en ressources naturelles (fossiles et renouvelables). Il suffisait donc trouver le paradigme économique conduisant à une gestion parcimonieuse de celles-ci et surtout trouver le moyen de le faire accepter par tous les Etats.


Depuis que les conclusions du Sommet de Rio de 1992 (qui m’avait tant enthousiasmé) restent sans suite, j’ai peu à peu appris à douter de l’efficacité de grands sommets multilatéraux comme Copenhague où le jeu du consensus et des compromis empêche toute avancée.


Les grands palais ont toujours été l’oeuvre d’un architecte unique qui se sent responsable du résultat vis-à-vis de ses commanditaires (le roi par exemple). Pour y parvenir, l’architecte doit d’abord consulter les parties prenantes, puis imaginer la première esquisse de solution, en étant conscient des contraintes que cette solution enfreint pour chacun et des compensations qu’il peut leur apporter en échange. Une fois cette première synthèse effectuée, alors seulement les négociations peuvent commencer et ont une chance d’aboutir.


Le mode multilatéral pur (surtout à 189 Etats) avec les jeux et les manœuvres qu’il induit est en revanche lent et induit un processus divergent. Il ne peut aboutir qu’à une construction bancale, qui manque l’essentiel et est dénué d’ambition. Le protocole de Kyoto en était déjà une première illustration, mais il avait au moins abouti à quelque chose. Copenhague qui lui n’a débouché sur rien en est une nouvelle démonstration. Nos institutions européennes, victimes de cette fameuse Comitologie qui ne peut accoucher que de souris, en souffrent aussi. Même si je n’aime pas trop le personnage ni le résultat qu’il a produit, j’avais trouvé que le processus de rédaction du projet de constitution européenne confié à Giscard était bien meilleur et correspondait davantage à la vision d’un design efficace dans un cadre multilatéral : un architecte neutre qui dialogue avec les parties prenantes (éventuellement réunies en blocs homogènes dans leurs opinions si elles sont trop nombreuses).


Pourquoi alors n’a-t-on pas procédé ainsi pour Copenhague ? Parce qu’aucune figure mondiale n’est assez neutre et compétente pour avoir un tel mandat : Copenhague touche à l’économique et qu’aujourd’hui l’économique est géré selon le mode du capitalisme exacerbé qui oppose les peuples, en réveillant ce qu’ils ont de plus sombre en eux. Ce mode d’organisation de l’économie met les Etats à la solde des entreprises et de ceux qui les contrôlent. S’ils étaient conscients de l’intérêt général et de la solidarité intergénérationnelle, on pourrait se dire que ce n’est pas grave et d’ailleurs bon nombre d’entreprises (grandes et petites) ont encore ces valeurs. Malheureusement, comme les étoiles dans le ciel, elles se font de plus en rares et des pans entiers de l’économie basculent, sans que l’on s’en aperçoive, vers le côté obscur.


Dans un de mes premiers posts sur ce blog (Eucalyptus géants : les arbres ne montent pas jusqu'au ciel), je vous avais parlé de ces eucalyptus géants en Australie qui développaient dans leur sève un agent chimique hautement inflammable qui inéluctablement met un terme à leur croissance fulgurante. C’est la même chose avec le capitalisme : s’il ne parvient pas à dompter seul sa croissance, il sera détruit par la créature obscure qu’il nourrit : le crime organisé (et ses corollaires que sont la corruption et l’impunité) qui a connu ces dernières années un développement sans précédent.


Le crime organisé et la corruption, tout comme le capitalisme exacerbé, se nourrissent de la soif d’argent facile et de pouvoir qui sommeillent en chacun de nous (dans des proportions différentes mais jamais nulles comme le rappelle bien Soljenitsyne). Avec de grandes différences tout de même. Le capitalisme a pour but de servir les besoins fondamentaux de l’humanité (se nourrir, se loger, se vêtir, se soigner, se déplacer, se divertir…) en s’appuyant sur l’exploitation du travail des autres par la privatisation des moyens de production. Le capitalisme n’est donc en-soi par forcément condamnable dans une démocratie, tant qu’il n’y a pas d’abus, c’est-à-dire tant que l’Etat de droit, les organisations professionnelles et les syndicats fonctionnent normalement. Le crime organisé, lui, exploite au contraire la misère humaine et tire des profits de la satisfaction de besoins moins louables et donc prohibés : drogue, prostitution, pédophilie, trafic d’armes, d’animaux…



Plus l’humanité va mal et plus les besoins auxquels le crime organisé doit répondre sont grands. C’est un cercle vicieux qu’il faut casser mais qui s’emballe en ce moment. Comme l’explique très bien Ted Kaczynski (le terroriste américain qui a échappé au FBI pendant 17 ans) dans son Unabomber Manifesto (dont une traduction récente très précise a été publiée cette année aux éditions Xenia accompagnée de textes inédits écrits par Kaczynski en prison), la société industrielle et technologique sans garde-fous réglementaires accentue chaque jour la pression psychologique sur les individus en réduisant leur capacité à accomplir leurs objectifs personnels. Elle apporte certes une augmentation de la sécurité matérielle mais aussi une beaucoup plus grande précarité psychologique liée à cette frustration, ce qui conduit inéluctablement à la dépression et au recours aux trafics. D’une certaine façon le capitalisme exacerbé nourrit donc le crime organisé.



Mais le crime organisé se nourrit aussi des imperfections du capitalisme et du droit. Chaque interdiction promulguée est matière à trafic (regardez la période de la prohibition aux Etats-Unis) et chaque nouvelle subvention ou taxe est sujette à escroquerie (regardez le trafic sur les cigarettes ou l'essence). Pour se protéger, le crime organisé connaît et exploite les failles du droit. Qu’il s’agisse du recours aux sociétés écrans qui dissimulent les commanditaires ou aux avocats véreux qui freinent le déroulement des procès, ils peuvent presque se garantir l’impunité. Plus le crime est grand, plus la preuve est difficile à constituer, plus les coupables sont difficiles à arrêter. Par ailleurs le niveau de sophistication des arnaques (notamment lorsqu'elles impliquent les marchés financiers) dépasse souvent de loin les compétences des régulateurs ou des services de police et sont quasiment impossibles à déceler. Seule l’attaque, hors-la-loi, menée par une bande rivale peut aujourd’hui détruire les bandes les plus fortes. Le mal contre le mal, comme ce qui se passe entre trafiquants de drogue depuis des décennies. J’ai grandi à Nice pendant la guerre des casinos, c’est un autre exemple. On n'a pas encore inventé malheureusement le crime organisé oeuvrant pour le "bien". C'est une idée à creuser. Un écrivain français l'a fait. Il écrit sous le nom de code "A.W. Rosto" (l'auteur fait apparemment partie d'une organisation qui l'oblige à être anonyme). Dans son roman Le Souffle au coeur, il relate l'histoire d'un homme appartenant à une organisation clandestine appelée Lacédémone qui, seul et en en 300 pages fait imploser une banque mafieuse suisse. Tout est exceptionnel dans ce livre: les idées de fond, le style, le scénario, la précision scientifique dans la préparation des opérations et même les techniques de manipulation psychologique parfaitement maîtrisées par le héros. Ca faisait des années que je n'avais pas lu un polar aussi bien fait, on pourrait même dire parfait.


Le crime organisé, opportuniste et protéiforme, empêche donc l’Etat de droit et le marché (donc le capitalisme) de fonctionner normalement. Tant que ce niveau de frictions reste faible, la machine peut continuer à tourner. Un peu comme les solitons, ces ondes stationnaires solutions des équations de Korteweg-de Vries qui se déplacent sans perdre d’énergie, même en présence de frottements, en exploitant les non-linéarités du milieu dans lequel elles évoluent. En revanche dès que le niveau de friction est trop haut la machine économique est faussée et les agents économiques « sains » doivent adapter leur comportement pour survivre.


C’est là que la frontière entre le bien et le mal se situe. Le livre Gomorra de Roberto Saviano est un témoignage extraordinaire sur la nature de cette ligne brisée. Outre les récits sur la contrefaçon, le trafic de drogue et d’armes, Saviano nous plonge dans la réalité économique italienne. C’est un fait : les entreprises industrielles italiennes ont des difficultés pour rester compétitives face à la concurrence mondiale. Une partie de leurs coûts étant consacrés au recyclage des déchets industriels, des mafias se sont mises en place pour proposer des services de recyclage « beaucoup moins chers ». Evidemment car les déchets ne sont pas recyclés mais rejetés directement dans les champs de Campanie et recouverts d’une fine couche de terre. Depuis que le scandale dure, la Campanie se meure et on peut s’inquiéter de la comestibilité de ce qui y pousse (et donc une partie est exportée). A qui la faute ? Aux autorités probablement corrompues qui ferment les yeux mais qui permettent ainsi à l’Italie de rester dans l’Union Européenne en maîtrisant son déficit ? Aux chefs d’entreprise qui veulent sauver, au détriment de la nature, leurs marges mais aussi l’emploi de leurs salariés ? Aux lois du marché imposées par l’OMC qui devrait logiquement mener à une désindustrialisation de l’Italie ? Toutes ces raisons sont valables pour se plaindre mais en tout cas comme il n’y a pas de solution réelle au problème, les gens s’accommodent du rôle de la mafia. Et celles-ci font d’ailleurs tout pour rendre les choses discrètes, invisibles. Les mafias sont devenues expertes pour rendre le crime « acceptable » sur le plan psychologique à ceux qui doivent y recourir. Les chefs d’entreprise n’ont pas à négocier avec la pègre mais avec de jeunes intermédiaires, les stakeholders parfois issus de la prestigieuse université Bocconi (l’équivalent d’HEC), qui leur rendent « supportable » l’acte ignoble. Dans les campagnes, les flots de déchets toxiques sont déversés dans les champs puis recouverts la nuit. Dans les administrations, plutôt que de corrompre les fonctionnaires en charge des contrôles, ces services ont été privatisés et sont gérés par les mafias. De plus l’acceptabilité de la décision, est rendue beaucoup plus facile lorsque les chefs d’entreprise savent que d’autres ont fait le même choix.


Cet exemple peut paraître lointain et isolé, mais il est proche et généralisé. Il est l’ordinaire d’une société qui ne croît plus en ses valeurs, en sa force, qui renonce et qui va s’effondrer. Surtout que par ailleurs, pour de nombreuses actions, les Etats et les grandes entreprises licites ont besoin des services gérés par la pègre, ce qui rend encore plus floue la frontière. Prenons le cas des paradis fiscaux que tout le monde fustige dans un gigantesque jeu de dupes. Les principaux sont en effet sous bannière américaine (Delaware, Nevada), britannique (îles vierges britanniques, île de Man, Jersey, Guernesey, Gibraltar), chinoise (Hong-Kong), néerlandaise (antilles néerlandaises), italienne (Campione) ou même française (saint Barthélémy). Toutes les grandes nations ont en effet besoin des paradis fiscaux car dans le jeu sans pitié du commerce, si des multinationales peuvent échapper à l’impôt en recourant à des services « off-shore », c’est une forme masquée d’aide d’Etat qui, à défaut de prélever l’impôt, permet de prélever l’emploi. Quelles que soient les déclarations du G20, les Etats ne s’en priveront jamais. C’est toujours la même chose, dans la mesure où les autres le font pour leurs entreprises, les Etats n’ont pas d’autres choix que de suivre. Et puis les réseaux financiers occultes servent aussi d’autres intérêts des Etats pour des missions plus discrètes (déstabilisation étatique, financement de coup d’état, contournement d’embargos…). Ici ce n’est pas l’exemption fiscale que l’on recherche, mais le secret bancaire. Il existe de multiples façons de dissimuler les ayants droits d’un compte : fiduciaire, trust ou simplement les fameux comptes à numéro suisse qui vous permettent de détenir un compte sans que vos noms n’apparaissent jamais sur les listings de la banque (les clients d’HSBC auraient dû opter sur cette option, qui n’est cependant pas aussi flexible qu’un compte normal).


Il n’est pas étonnant que dans le scandale de la banque pakistanaise basée au Luxembourg BCCI (Bank of Credit and Commerce International aussi appellée Bank of Crooks and Criminals International) on croise à la fois parmi les clients, les cartels colombiens, le général Noriega, la CIA, le KGB… Pour ceux qui s’intéresseraient à la BCCI, je vous conseille de lire le rapport du Sénat américain (rédigé par John Kerry en 1992, un an après la faillite de la BCCI), de regarder le film L’Enquête (The International) avec Clive Owen sorti cette année et inspiré de cette affaire.


Dans l'excellent McMafia, Misha Glenny nous dit : "Toutefois, l'économie souterraine ayant acquis un tel poids dans notre monde (ndr : 17 à 25% des mouvements planétaires selon Glenny), on peut s'étonner de la maigreur des efforts fournis pour s'atteler à l'étude systématique de son fonctionnement et de ses liens avec l'économie licite. Ce monde de l'ombre n'est gère différent de son homologue exposé au grand jour, lui-même souvent moins transparent qu'on ne le pense ou qu'on le voudrait. Que ce soit dans le secteur bancaire ou le commerce des marchandises, le crime évolue bien plus fréquemment qu'on ne l'imagine en eaux connues".


Dans ce contexte de criminalité galopante et de liens ultra incestueux entre Etats et crime organisé, on voit bien que la marche de manœuvre des Etats dans des négociations comme Copenhague doit prendre en compte les intérêts de ces structures très puissantes financièrement, qui sont la face cachée de l’économie propre et qui évidemment n’ont aucune notion de l’intérêt général. Tant que cela ne change pas (et ça ne changera pas tout seul…), il y a peu de chances pour que des décisions soient prises en faveur de l’environnement, tant cette crise sous-jacente est plus grave.


Face à cet état des lieux, un peu déprimant je dois le reconnaître, les individus ont plusieurs attitudes possibles. Ces attitudes ont été extraordinairement bien décrites dans le speech donné par Philip Zimbardo à TED cette année : how people become monsters ... or heroes. Zimbardo est un chercheur en psychologie de Stanford qui fut le président de American Psychological Association, rendu célèbre par la célèbre expérience sur le rapport entre les geôliers et prisonniers, mais aussi pour ses travaux sur les exactions commises dans la prison d’Abu Ghraib. Je vous recommande chaudement cette vidéo qui fait un bien fou.



Pour résumer son intervention, face à une situation où le mal et le bien sont en ballottage et sur laquelle on peut agir, il y a plusieurs attitudes. La première consiste à ne rien faire, à passer son chemin et à essayer d’oublier ce que l’on a vu : c’est l’indifférence. La deuxième consiste à prendre le chemin du mal en se disant que d’autres l’ont fait : c’est la compromission qui est un premier vers la monstruosité. La dernière consiste à prendre le problème à bras le corps et d’essayer de le faire connaître et de la traiter : c’est le courage, premier pas vers l’héroïsme.


Pour que le bien reprenne le dessus sur le mal, Zimbardo ne voit pas d’autres solutions que de massivement réinstaurer les valeurs de l’héroïsme dans la société. Les images de l’argent facile que véhiculent la télévision, le star system, les mafias locales ou certains acteurs économiques bling-bling est catastrophique pour les jeunes générations qui peuvent être prêtes à tout pour accéder à ce statut, c’est-à-dire à choisir la voie de la compromission qui inéluctablement mène à la mort de l’individu et de la société. Le dénigrement systématique des « flics » (qui font quand même bien d’autres choses que mettre des contraventions à ceux qui ne respectent pas les règles…) et de toutes les autres formes d’autorités familiales, morales ou politiques n’est pas non plus une bonne chose. A leur mesure et lorsqu’elles sont exercées avec amour, ces formes de pouvoir sont très utiles. Le jour où il n’y en aura plus, ce sera le chaos et là on les regrettera.


Albert Einstein disait « Aucun problème ne peut être résolu sans changer l'état d'esprit qui l'a engendré ». C’est exactement ce que le sommet de Copenhague n’a pas réussi à faire. Les ONG se sont pourtant battus mais elles n’ont pas été entendues par les Etats qui n’étaient pas prêts (ou qui n’avaient pas le mandat comme c’était le cas pour Obama) de remettre en cause le dogme économique dans lequel nous vivons. Cela prendra malheureusement du temps. Les héros sont heureusement déjà nombreux autour de nous et le plus souvent se sont des gens ordinaires, qui agissent à leur échelle. Penser global, agir localement avait dit René Dubos pendant le premier sommet de la Terre à Stockholm en 1972.


Imaginons un monde où la situation décrite dans Gomorra serait généralisée à la planète toute entière, où il n’y aurait plus de refuge pour le bien. Rien que pour éviter ce futur désastreux nous devons nous battre. Si peu à peu l’état d’esprit change, les solutions pour résoudre un nouveau Copenhague se dessineront toutes seules. A l'inverse, si le mouvement de corruption et de criminalité sans précédent qui se développe depuis l'écroulement de l'ex-URSS (avec un gros foyer dans les Balkans) se poursuit, les Etats auront de moins en moins de marges de manoeuvre dans les négociations internationales en particulier sur l'environnement. Regardez l'Islande par exemple, dont l'économie toute entière est rongée par la mafia russe (ce n'est évidemment pas ce qu'on dit les journaux bien pensants mais c'est la réalité comme vous le diront tous les gens bien informés et comme l'explique très bien le blog Icelands talks). Il suffit de quelques individus pourris pour faire basculer en quelques années un pays extraordinaire dans le chaos.


Face à cette ligne de partage qui nous traverse le cœur, chacun à notre échelle, essayons donc cultiver le culte du héros en encourageant ou en exécutant des actions positives, courageuses, aussi simples soient-elles, pour donner l’exemple aux autres et surtout aux plus jeunes. Chacun dans notre vie, il survient un moment où l’opportunité nous est donnée de faire la différence, de nous engager. Saisissons-la. Oublions les petits inconvénients de court terme et agissons selon des valeurs guidées par le long terme. Ne sous-estimons enfin pas les forces du mal et essayons de les éradiquer dès qu’elles se manifestent.


Pour conclure et pour étayer cette dernière remarque, je me permets de vous recopier ce post : La Genèse du Siècle bleu : Les baobabs.


Comme à son habitude chaque matin, le petit prince fait soigneusement la toilette de sa planète. Il s'attache tout particulièrement à arracher les baobabs dès qu'il peut les distinguer des rosiers auxquels ils ressemblent quand ils sont très jeunes. C'est un travail très ennuyeux, mais très facile. Juste une question de discipline. Le danger des baobabs est peu connu, et les risques courus par celui qui s'égarerait sur un astéroïde sont considérables, nous répète-t-il.


Le petit prince nous met également en garde : « il est quelquefois sans inconvénient de remettre à plus tard son travail. Mais, s’il s’agit des baobabs, c’est toujours une catastrophe. J’ai connu une planète, habitée par des paresseux. Il avait négligé trois arbustes… ». Cette planète était sûrement la nôtre. Nous avons laissé pousser de nombreux baobabs et ils risquent de nous asphyxier.


Saint-Exupéry nous dit plus loin : « Pourquoi n’y a-t-il pas, dans ce livre, d’autres dessins aussi grandioses que le dessin des baobabs ? La réponse est bien simple : J’ai essayé mais je n’ai pas pu réussir. Quand j’ai dessiné les baobabs, j’ai été animé par le sentiment de l’urgence ». Il est temps que l’humanité se réveille et commence à se comporter comme l'intendant de sa petite planète.


La clé est dans les baobabs. Chaque matin il faut les arracher.


dimanche 6 décembre 2009

Biosphere 2 : la vérité qui dérange (4/4)



Cet article est le quatrième de mon enquête sur Biosphere 2 (je vous conseille lire les précédents articles avant celui-ci):

Depuis décembre 2008 où j'avais rencontré deux des biosphériens (cf partie 3), j’ai poursuivi mes rencontres auprès d’autres protagonistes du projet et ce que j’ai découvert est assez stupéfiant. Je ne peux pas citer mes sources, mais je peux affirmer que Biosphere 2 n’a été victime ni des prétendues faiblesses scientifiques ni des erreurs de son management. Ce projet a été la cible d’une gigantesque cabale politico-médiatique car Biosphere 2 gênait, et en très haut lieu.


Le projet dérangeait tout d’abord la classe politique américaine. En effet, les rares expériences sur le maintien de la vie en environnement clos avaient été menées par les Russes, notamment Gazenko et Shepelev de l’Institut à Moscou, dans le cadre de leurs recherches sur l’exploration et la colonisation du système solaire. Au début des années 80, John Allen a donc pris contact avec ces chercheurs. Ils sont vite devenus de fervents supporters de Biosphere 2 et lui ont apporté des informations capitales notamment sur le contrôle des germes. Comme leurs recherches étaient appliquées au secteur spatial, ces chercheurs avaient le droit de sortir de leur pays et ont participé à presque toutes les conférences de l’Institut d’Ecotechnique (fondé par John Allen) et qui se déroulaient chaque année aux Marronniers, un centre de conférence dans le Sud de la France. Pour Washington, lorsque la construction de la biosphère a démarré dans l’Arizona vers 1988, ce projet fut perçu comme une incursion des Russes sur le territoire américain et le projet fut placé sous haute surveillance de la part des services secrets et des conseillers scientifiques des présidents Bush (père) puis Clinton. N’oublions pas que la construction a démarré à la fin des années 80 alors que le mur de Berlin était encore debout.

Mais le projet dérangeait apparemment surtout les intérêts de la famille Bass, c’est la clef de la chute. Ed Bass, le financier philanthropique qui a dépensé 200 millions de dollars sur le projet,, était le cadet d’une fratrie de quatre milliardaires texans : Sid Bass est son aîné et Robert et Lee sont ses deux plus jeunes frères. Dans cette fratrie, Ed a toujours été considéré comme le vilain petit canard « idéaliste » (il est aujourd’hui vice-président de la WWF) et même « hippie » (lorsque l’équipe de John Allen l’a rencontré, il vendait des tapis navajos…) alors que ces frères ont tout fait pour se hisser au plus haut niveau de l’establishment américain. Lorsqu’au milieu des années 80, l’aventure d’Ed avec John Allen a commencé à exciter (positivement et négativement) toute la presse, ses frères n’ont pas apprécié cette ombre et ont orchestré une déferlante médiatique contre Biosphere 2 et John Allen. A la lecture de ce qui suit, vous verrez qu’ils disposaient effectivement des moyens pour la déclencher.


Les quatre frères Bass ont tous effectué leurs études à Yale, le haut lieu de l’aristocratie américaine (Ed y a suivi des études d’architecture, qu’il n’a apparemment jamais terminées). La fortune des frères Bass provenait de l’héritage de leur oncle, Sir Richardson, baron du pétrole texan, qu’ils ont réussi à faire fructifier grâce à des « coups ». Au classement Forbes 400 de 2009 (listant les 400 américains les plus riches), les frères Bass pèsent respectivement : 4 milliards de dollars (Robert), 2 milliards (Lee), 2 milliards (Sid) et 1.5 milliards (Ed). Ils ont chacun des investissements très variés et sont tous très proches du pouvoir à Washington.



Robert est par exemple fondateur et président de Oak Hill Capital Partners, l’un des plus gros fonds de venture capital américain (plus de 20 milliards d’actifs ; Bill Gates et Phil Knight, le PDG controversé de Nike, sont aussi actionnaires).


Robert est également à la tête d’Aerion Corporation, une firme de Reno dans le Nevada qui commercialisera en 2014 un jet privé supersonique capable de voler à Mach 1.6 et donc chaque exemplaire coûtera 80 millions de dollars.


Sid Bass était l’un des plus gros actionnaires de The Walt Disney Company en 1984 et on lui attribue le sauvetage de l’empire lorsqu’il a fait venir Michael Eisner aux manettes pour contrer l’OPA hostile de Saul Steinberg. A cette place, Sid était très proche de tous les grands patrons de médias américains. La résurrection de Disney qui s’en est suivie a aussi considérablement contribué à la richesse des frères Bass (notamment celle d’Ed apparemment, ce qui lui a permis de financer Biosphere 2). Sid Bass a épousé Mercedes Kellogg en 1988, mariage auquel a assisté le « Prix Nobel de la Paix » Henry Kissinger (cf. photos), dont Sid est apparemment très proche. Lee est quant à lui resté dans l’exploration pétrolière.


Les frères Bass ont d’ailleurs tous gardé un lien avec l'origine de leur fortune, puisqu’ils ont financé en 1986 la société pétrolière Harken Oil de George W. Bush (Harken Energy avait racheté Arbusto Energy, fondée pour Georges W. Bush en 1997) à hauteur de 50 millions de dollars, alors que celle-ci était au bord de la faillite. Cette société a par la suite été revendue avec de larges profits et dans des conditions très suspectes par W (une enquête de la SEC a été menée, mais évidemment elle a aboutie à un non lieu). Il ne serait donc pas étonnant que son père George H.W. Bush (l'ancien directeur de la CIA était en 1986 vice-président des Etats-Unis) ait apprécié ce geste des frères Bass et ait pu leur donner un coup de main pour détruire Biosphere 2. A noter que les frères Bass sont évidemment restés très proches de George W. Bush lorsque celui fut élu gouverneur du Texas en 1994 et président des Etats-Unis en 2000.


La famille Bass est donc au cœur du mystère Biosphere 2. Sans la rencontre entre John Allen et Ed Bass, Biosphere 2 n’aurait jamais pu voir le jour, mais il semblerait que ce soit aussi à cause de la famille Bass que Biosphere 2 ait été « détruite ». C'est souvent comme cela dans l'histoire humaine, le même phénomène est souvent la cause de la grandeur et de la décadence.


La sphère géodésique en feu ci-dessus avait été construite par les Etats-Unis pour l'exposition universelle de Montréal de 1967. Cette exposition avait pour thème "Terre des Hommes" en référence évidemment au roman inoubliable d'Antoine de Saint-Exupéry. Elle avait été dessinée par Buckminster Fuller lui-même et sa structure en polymère a été détruite lors d'un incendie involontaire en 1972. La structure en métal a en revanche résisté et la biosphère peut encore être visitée aujourd'hui. On y trouve un musée de l'environnement. Pour moi, cet incendie est une métaphore de ce qui pourrait arriver à notre planète : devoir brûler pour évoluer vers quelque chose de pérenne. C'est peut-être aussi ce qui est arrivé à Biosphere 2 mais on attend toujours la résurrection.


16 ans après la fin de l’expérience (septembre 1993), l’omerta sur le projet et ses créateurs est toujours de mise. Les propriétaires du site (la famille Bass) et les universitaires ont gommé du campus de Biosphere 2 toute référence et toute trace de l’équipe initiale de pionniers. Il n’y a qu’à lire l’historique de Biosphere 2 sur le site Internet de l’Université de l’Arizona : nulle part il n’est mention de John Allen et de ses acolytes. C’est consternant et relève du révisionnisme. J’avais déjà remarqué cela, sans en comprendre les raisons, en 1999 lorsque j’avais visité le campus, alors opéré par Columbia University.


Biosphere 2 doit être réhabilitée et j’espère qu’à son humble échelle mon roman y participera.