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dimanche 18 janvier 2009

Biosphere 2 : construction et désillusions (2/4)

Cet article est le deuxième de mon enquête sur Biosphere 2 :

- Partie 1 : Biosphere 2, la genèse du projet,

- Partie 2 : Biosphere 2, construction et désillusions,

- Partie 3 : Biosphere 2, rencontre avec des Biosphériens.

- Partie 4 : Biosphere 2, la vérité qui dérange.

Comme indiqué dans le premier article, lorsque le projet Biosphere 2 fut officiellement présenté en 1988 et que la construction démarra, la presse (scientifique et généraliste) s’en fit le relais et débordait d’enthousiasme ; tout le monde avait hâte qu’il se concrétise. Ce projet était en effet une utopie sans précédent qui permettrait de mieux comprendre le fonctionnement de la Terre pour sa préservation et de préparer ultérieurement la colonisation du système solaire. Il tombait à pic avant l’avènement du 21ème siècle qui avait besoin de projets visionnaires, mais surtout il arrivait à un moment où l’humanité s’inquiétait de la dégradation de l’environnement (le rapport Bruntland qui introduisait la notion de développement durable était publié en 1987 et le Sommet de la Terre qui devait se tenir en 2002 à Rio était en préparation).

La construction fut rendue possible grâce au support d’Edward P. Bass, un milliardaire philanthrope héritier de la famille Bass, une des plus grandes familles texanes du pétrole.

Cela peut paraître paradoxal pour des pétroliers texans, mais la famille Bass a toujours eu un intérêt vif pour la protection de l’environnement. Comme on peut le voir sur le rapport annuel 2007 de la WWF (page 64), Edward P. Bass est d’ailleurs encore aujourd’hui Vice Chairman du Board de la WWF, poste qu’il occupe avec le célèbre Jared Diamond, professeur à UCLA et auteur, entre autres, de l’extraordinaire Effondrement, qui analyse l'évolution des civilisations selon qu'elles ont pris en compte ou pas les contraintes environnementales. A lire absolument.

Edward P. Bass était très proche du créateur de Biosphere 2 John Allen (dont on a parlé longuement dans le précédent post), il faisait partie de l’Institut d’Ecotechnique quasiment depuis le début et fréquentait le Synergia Ranch dans le Nouveau Mexique où John Allen réunissait un groupe de personnes inspirées par les mouvements de contre-culture californiens, et où les participants occupaient leurs journées à jouer des pièces de théâtre, à danser, à méditer ou à réfléchir sur l’avenir de la société et la place de l’homme et de la biosphère dans l’univers. Edward P. Bass a injecté personnellement 200 millions de dollars dans le projet. Il espérait en tirer des dividendes en développant le tourisme autour de Biosphere 2, mais surtout en vendant le concept aux agences spatiales gouvernementales pour l’exploration du système solaire. L’investissement ne lui rapporta jamais un sou, mais malgré cela, en 2008, à 63 ans, il occupait encore la 163ème place du Forbes 400, classement des 400 Américains les plus riches et sa fortune s’élève à 2.5 milliards de dollars (les 4 frères Bass totalisent une fortune de 14.5 milliards de dollars). Ce soutien financier privé d’Edward Bass sera plus tard au cœur des critiques émises sur Biosphere 2.

Pendant les trois années de la construction de la Biosphère, l’enthousiasme du public et des médias autour de cet incroyable projet ne dégonfla pas. Lorsqu’en septembre 1991 tout fut prêt pour la grande aventure, chacun retenait son souffle, comme le montre cette couverture de Science&Vie de septembre 1991 (que je garde précieusement, tout comme le numéro de novembre 1988 où le projet était annoncé pour la première fois et qui m’avait tant fait rêver).

Lorsque les huit premiers « biosphériens » refermèrent le sas étanche derrière eux, les médias étaient tous présents (ci-dessous Abigail Alling, Ray Walford et Jane Poynter qui saluent une dernière fois la foule).

Puis soudain l’idylle fut terminée et l’on a assisté à une véritable descente aux enfers. Les critiques sur le projet sont devenus de plus en plus nombreuses, et au bout de deux ans lorsque les huit malheureux « cobayes » sortirent de leur incroyable expérience, ce fut presque sous les sifflets. Qu’est ce qui a pu causer un tel revirement et faire péricliter cet incroyable projet ?

Cette question m’a hanté depuis lors et j’ai longtemps eu un mal fou à trouver des informations sur ce qui s’était réellement passé à l’intérieur et à l’extérieur, faire la part des choses entre le vrai et le faux dans les articles des journalistes. En me rendant sur le site Biosphere 2 en 1999, je n’ai rien trouvé sur place qui puisse m’éclairer sur les raisons de cette déconfiture. Le site de Biosphere 2 avait été mis sous la tutelle de la Columbia University de New York. C’était devenu une simple extension du campus de Manhattan et les nouveaux « locataires » évitaient soigneusement toute référence à l’expérience initiale.

Pour en savoir plus, il fallait s’approcher des créateurs du projet. Il me fallut près de vingt ans pour y parvenir. Suite dans un prochain post.

dimanche 28 décembre 2008

Biosphere 2 : la genèse du projet (1/4)

Cet article est le premier de mon enquête sur Biosphere 2 :

- Partie 1 : Biosphere 2, la genèse du projet,

- Partie 2 : Biosphere 2, construction et désillusions,

- Partie 3 : Biosphere 2, rencontre avec des Biosphériens.

- Partie 4 : Biosphere 2, la vérité qui dérange.


En septembre 1991, huit humains pénétraient à l’intérieur de Biosphere 2 et y restèrent cloîtrés pendant une durée de 2 ans. Ça vous rappelle quelque chose ?
Dans le désert d’Arizona, à 20 minutes au nord de la ville de Tucson, cette mini-Terre sous cloche abritait 7 écosystèmes : forêt tropicale, océan (contenant un récif corallien), marais d’eau douce et d’eau salée, savane, désert, une zone d’agriculture intensive accolée aux habitats, ainsi que deux « poumons » (les dômes blancs dans l’image ci-dessus) servant de chambres de dilatation. 3800 espèces animales et végétales peuplaient cette structure, véritable arche de Noé, dont on pourra apprécier la vue en coupe dans le schéma ci-dessous.
Après trois ans de construction, les créateurs ont atteint leur objectif, comme le montre par exemple cette photo de l’océan.
Ce projet fou a vu le jour au sein de l’Institut d’Ecotechnique, un groupe de visionnaires fondé par John P. Allen à la fin des années 60. Ce groupe a auparavant organisé des projets pilotes dans le monde entier dans le but d’explorer le lien entre la technosphère et la biosphère. Chaque année, une conférence annuelle était tenue dans le sud de la France, près d’Aix-en-Provence, et c’est en 1982 que l’idée de Biosphere 2 émergea. Sur le site de la conférence de 1982, on apprend que d’illustres scientifiques avaient participé à la genèse de cette idée : Richard Dawkins (ethologiste d’Oxford et auteur du fameux essai Le Gène égoïste), Lynn Margulis (ex-femme de l’astronome Carl Sagan et co-inventrice de l’Hypothèse Gaïa avec James Lovelock), Buckminster Fuller (l’architecte philosophe, inventeur du concept de géodésique) ou bien Albert Hoffman (l’inventeur du LSD).
Mais le père de Biosphere 2 est véritablement John Allen. Né en 1929, ingénieur (diplômé de la Colorado School of Mines), business man (diplômé de la Harvard Business School), John Allen était promis à une carrière toute tracée mais a préféré quitté New York pour aller faire le tour du monde pendant deux ans et demi. Il en est revenu poète, écrivain, auteur de pièces de théâtre et surtout visionnaire.
John Allen et les membres de l’institut d’Ecotechnique réfléchissaient au futur de l’humanité et le situaient nécessairement dans l’espace. La colonisation d’autres astres comme la Lune ou Mars, posait néanmoins le problème des vivres nécessaires (air et aliments) aux colonies. Ils convinrent que les colons devaient impérativement vivre dans des systèmes clos autorégénératifs qui subviennent à leurs besoins et recyclent leurs déchets. L’idée leur est donc venue de créer une réplique miniature de la Terre (Biosphere 1) qu’ils baptisèrent Biosphere 2.
Biosphere 2 est le plus grand laboratoire d’écologie jamais construit. Il permettait d’étudier l’interaction des humains avec cet écosystème clos. Mais John Allen avait bien l’espace comme idée directrice. Quand on observe Biosphere 2 la nuit, on ne peut penser qu’à un vaisseau spatial.
En février 1999 (dix ans déjà...), je m'étais rendu en "pélerinage" sur ce lieu mythique qui a éclairé mon adolescence et éveillé mon intérêt pour les sciences et l'environnement. La Grande Serre s'y trouve toujours et le site dégage une impression magique.

La taille de la serre principale est impressionnante (la moitié de la basilique Saint Pierre de Rome) comme on peut s'en rendre compte sur cette vue depuis Google Maps.

Dans une série de prochains posts, je vous raconterai l’histoire officielle et officieuse de Biosphere 2, et aussi ce que le projet est devenu depuis.

dimanche 15 juin 2008

Si...

Ce poème écrit en 1910 par Rudyard Kipling était destiné à son fils John âgé de 12 ans. John mourra 5 ans plus tard sur le front de la Première Guerre mondiale. 
Et si chaque père lisait ce texte à son fils ?
Si tu peux voir détruit l'ouvrage de ta vie
Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir,
Ou perdre en un seul coup le gain de cent parties
Sans un geste et sans un soupir ;
Si tu peux être amant sans être fou d'amour,
Si tu peux être fort sans cesser d'être tendre,
Et, te sentant haï, sans haïr à ton tour,
Pourtant lutter et te défendre ;

Si tu peux supporter d'entendre tes paroles
Travesties par des gueux pour exciter des sots,
Et d'entendre mentir sur toi leurs bouches folles
Sans mentir toi-même d'un mot ;
Si tu peux rester digne en étant populaire,
Si tu peux rester peuple en conseillant les rois,
Et si tu peux aimer tous tes amis en frères,
Sans qu'aucun d'eux soit tout pour toi ;

Si tu sais méditer, observer et connaître,
Sans jamais devenir sceptique ou destructeur ;
Rêver, mais sans laisser ton rêve être ton maître,
Penser sans n'être que penseur ;
Si tu sais être dur, sans jamais être en rage,
Si tu sais être brave et jamais imprudent,
Si tu sais être bon, si tu sais être sage,
Sans être moral et pédant ;

Si tu peux rencontrer Triomphe après Défaite
Et recevoir ces deux menteurs d'un même front,
Si tu peux conserver ton courage et ta tête
Quand tous les autres les perdront,
Alors les Rois les Dieux la Chance et la Victoire
Seront à tout jamais tes esclaves soumis,
Et, ce qui vaut bien mieux que les Rois et la Gloire,
Tu seras un homme mon fils !


Rudyard Kipling