vendredi 22 octobre 2010

Tragédie des biens communs dans un monde fini



L’idée que nous vivons dans un monde fini m’obsède. Elle est d’ailleurs la clef de voûte du projet Siècle bleu : ce siècle sera celui du monde fini, face à cela l’humanité a le choix d’apprendre à vivre avec les limites de notre monde avec tout ce que cela implique comme changements (option dite "siècle bleu") ou bien basculer dans le chaos (cf. Genèse de Siècle bleu).


L’humanité tâtonne et n’a pour l’instant pas réussi à trouver un mode de gouvernance et une organisation économique qui permettent de gérer la pénurie à venir des différentes ressources naturelles. Si rien n’est fait, nous serons victimes inéluctablement de ce que l’économiste Garreth Hardin appelait la Tragédie des biens communs (tragedy of commons) dans un article célèbre paru en 1968 dans la revue Science (l’article est disponible intégralement et gratuitement).


Le texte original de Garrett Hardin décrit comment l'accès libre à une ressource limitée pour laquelle la demande est forte mène inévitablement à la surexploitation de cette ressource et finalement à sa disparition. Chaque individu ayant un intérêt personnel à utiliser la ressource commune de façon à maximiser son usage individuel, tout en distribuant entre chaque utilisateur les coûts d'exploitation, est la cause du problème.


L’économie de marché qui domine le monde contemporain accélérera ce processus, car elle n’offre pas de rétroactions permettant de gérer la pénurie, la hausse des prix (rétroaction prévue par le marché) n’intervenant bien souvent que trop tard ou jamais. On le voit par exemple pour l’exploitation des stocks de poisson qui s’écroulent en silence. La morue d'Atlantique n'a pas été secourue par le marché (qui se contente aussi bien de colin ou d'une autre espèce), elle a disparu. On le voit plus généralement dans la biodiversité à laquelle l’économie traditionnelle ne donne pas de prix. Le rapport Sukhdev présenté mercredi au sommet international sur la biodiversité qui se tient à Nagoya (Japon) sous l'égide de l'ONU (qui a déclaré 2010 Année Internationale de la biodiversité), nous a rappelé que les services rendus par la nature étaient chiffrables à 23 500 milliards de dollars, soit la moitié du PIB mondial. A nouveau, je ne suis pas sûr qu'intégrer cela artificiellement dans l'économie de marché, comme cela a été le cas avec le CO2, changera quelquechose. Le problème est l'état d'esprit et Einstein disait bien : "Aucun problème ne peut être résolu, sans changer l'état d'esprit qui l'a engendré".


Si la disparition d’espèces animales ou végétales n’émeut pas outre mesure nos décideurs, la pénurie d’autres ressources provoque en revanche un grand stress. On le voit en ce moment en France avec la grève des dépôts de carburant qui préfigure d'ailleurs l’avenir proche si rien n’est fait pour développer des alternatives aux énergies fossiles (et surtout une réduction massive de la demande énergétique). Mais ces alternatives elles-mêmes vont buter sur la finitude d’autres ressources. Prenons par exemple, les voitures électriques (le mieux évidemment étant de n’avoir pas de voitures) qui requièrent du lanthane pour les accumulateurs ou bien les éoliennes qui nécessitent 600 kilos de néodyme pour leurs aimants.


Le lanthane et le néodyme font malheureusement partie de ce que l’on appelle les « terres rares » (ou « métaux rares ») dont 96% de la production est assurée par la Chine et qui sont utilisées dans toutes les industries de pointe (comme l'aéronautique, la défense ou l'électronique).


Ces mystérieux éléments chimiques font depuis un an les titres des journaux car la Chine s’en sert comme d’une arme diplomatique. L’an dernier elle a réduit de 30% ses exportations de terres rares et elle vient d’annoncer une nouvelle réduction de 40%. Officiellement la Chine souhaite d’abord satisfaire sa demande intérieure en plein essor et réorganiser cette filière (qui comportait 130 acteurs épars et que la Chine veut réduire à 3 ou 4). Officieusement, suite à la collision entre un bateau des gardes-côtes japonais et un navire de pêche chinois au large des îles Senkaku (pour les Japonais, les îles étant appelées Diaoyu côté chinois), revendiquées par les deux pays, elle a fait comprendre au Japon sa dépendance des exportations chinoises. Et depuis récemment, c’est les Etats-Unis qui en font les frais (suite à une plainte déposée auprès de l’OMC pour subventions illicites au secteur des énergies renouvelables). Il n’est pas la peine de préciser que les cours de ces métaux ont explosé.


Pour résoudre la tragédie des communs il y a habituellement plusieurs solutions : la nationalisation de la ressource ou l’intervention des pouvoirs publics pour en réguler la consommation. Le problème est qu’ici on parle de ressources dispersées (inégalement) à travers le globe et la nationalisation par l’ONU n’est pas envisageable, pas plus que la régulation qui nécessiterait encore l’organisation de « grands machins » comme le sommet de Copenhague qui dureront un temps infini et ne serviront qu’à montrer la faible cohésion des humains entre eux. Les ressources finies feront donc l’objet d’armes diplomatiques pour ceux qui les possèdent et éveilleront les convoitises des pires mafias. Il faut bien l’avoir en tête pour préparer la transition. A cela, on ne peut qu’essayer de se ramener au bon sens, très bien résumé par ce poème indien :


Quand le dernier arbre sera abattu, la dernière rivière asséchée, le dernier poisson pêché, l'homme s'apercevra que l'argent n'est pas comestible.


samedi 16 octobre 2010

Mandelbrot et la découverte du monde fractal



Le 14 octobre 2010 est un triste jour pour les mathématiques : Benoît Mandelbrot s’est éteint à l’âge de 85 ans. Ce mathématicien franco-américano-polonais est le père des objets fractals. C’est à lui que je dois mon amour pour les mathématiques. Notre prof de maths de seconde nous avait emmenés voir une expo sur ces étranges ensembles et j’ai lu après tout ce que je pouvais trouver sur ce sujet. J’ai alors découvert que les mathématiques étaient un édifice non pas statique mais en mouvement, qu'elles pouvaient servir à expliquer la nature et le monde économique. Les fractales ouvraient également des réflexions philosophiques inédites sur l’infini et étaient une forme nouvelle d’art (les visual DJs du mouvement techno que je découvrais à la même époque utilisaient beaucoup les fractales aux couleurs si psychédéliques). Tout cela grâce à Benoît Mandelbrot. Merci. Je vais essayer de lui rendre ici un humble hommage, en essayant de rester abordable à tous.

Les fractales sont des figures géométriques au tracé extrêmement irrégulier, dont certaines parties ressemblent à l’ensemble initial. La plus connue est le flocon de Von Koch (ci-dessous) obtenue par un procédé itératif qui aboutit à un ensemble qui ressemble à un flocon de neige.


Admirez la ressemblance avec un vrai flocon de neige:

On retrouve de nombreuses fractales dans la nature, que ce soit dans les formes que l’on obtient en déchirant un sac plastique (voir par exemple cette vidéo des travaux de recherche de Basile Audoly, un ancien camarade de classe à Nice) ou bien dans les appendices du chou romanesco.


Les fractales ont des applications pour la modélisation du climat, l’analyse du cours des fleuves, la simulation des ondes sismiques ou bien encore l’étude de la distribution des galaxies. Mandelbrot s’est aussi beaucoup intéressé à l’application des fractales à la modélisation des phénomènes financiers. Son dernier livre « Une approche fractale des marchés », publié en septembre 2009, explore de nombreux phénomènes qui aurait pu , selon lui, permettre d’éviter la crise de 2008 (personnellement j’en doute car les fractales n’empêcheront jamais la folie des hommes).


Son livre Les objets fractals restera son grand classique. A titre personnel, j’ai assouvi ma passion pour les fractales en faisant pendant presque deux ans de la recherche dans ce domaine (sur les ondelettes plus exactement, dont l'inventeur Yves Meyer a récemment reçu le prix Gauss) avant de me tourner vers un autre domaine des mathématiques appliquées plus proches d'autres de mes préoccupations (l’optimisation, cf. cette page du site sieclebleu.org).

Benoît Mandelbrot a donc développé un nouveau pan des mathématiques qui a eu des applications dans de multiples domaines. Mais il a aussi eu un flair inouï en 1980 en découvrant un territoire, le territoire le plus vaste et le plus complexe jamais découvert par l’homme. Le Nouveau Monde de Christophe Colomb n’est rien à côté comme vous allez le voir. Ce territoire porte évidemment son nom : l’ensemble de Mandelbrot ou M pour les intimes.

NB : ce qui suit peut paraître un peu compliqué (même si j’ai essayé d’être didactique), donc si cela vous ennuie, je vous encourage à aller directement aux vidéos en bas de l’article.

Mandelbrot est tombé sur cette terra incognita en 1980 en reprenant les travaux de Gaston Julia et de Pierre Fatou qui dataient des années 20. Julia et Fatou s’intéressaient à l’itération des fonctions, c’est-à-dire à ce qui se passe lorsque l’on applique de nombreuses fois la même fonction à un point. Mandelbrot analysait une fonction en particulier, la plus simple qui soit : la fonction « mettre au carré ».

zn+1 = zn2 + c

Derrière cette fonction, se cache pourtant le monde le plus ahurissant jamais découvert. Comment construit-on ce monde ? Voilà les explications.

En partant d’un point du plan c de coordonnées (x,y), en le mettant au carré puis en ajoutant à nouveau c, on aboutit à c2 + c. Si on effectue à nouveau la même transformation, on tombe sur (c2 +c)2 +c. Si on le fait à nouveau, on tombe sur ((c2 +c)2 +c)2+c et ainsi de suite... Mandelbrot se posa alors la question très simple : quels sont les valeurs de c pour lesquelles la série part vers l’infini ou non ?

Le plus simple est de regarder l'axe des abscisses, les points de la forme (x,0). Par exemple le point (1,0) devient (2,0) puis (5,0) puis (26,0) et part à l’infini. Le point (0,0) reste invariant et ne part à l’infini. Le point (-1,0) devient (0,0) et ne part pas non plus à l’infini. On montre facilement que l’ensemble des points qui ne partent pas l’infini sur l'axe des x est l’ensemble [-2 ; 1/4].

Mandelbrot s’aperçut en revanche que lorsqu'il cherchait la réponse pour les points de type (x,y), c'était beaucoup moins trivial. En 1980, il travaillait pour IBM et il écrivit un petit programme informatique qui demandait à l’ordinateur de dessiner en blanc les points qui partaient à l’infini et en noir les autres. Il fut très surpris d’obtenir l’image suivante (c’est l’image de l’époque tirée sur une imprimante de mauvaise qualité).

Mandelbrot trouve que cette zone noire a l’air quand même bien bizarre et irrégulière, et poursuit son investigation. Est-ce une fractale ? La réponse est oui et, il ne le sait pas encore, même le plus complexe d’entre eux. Quand on le trace avec un ordinateur contemporain, l’ensemble de Mandelbrot ressemble en effet à ceci :

L'image ci-dessus est un peu plus sophistiquée que l’image en noir et blanc. Les points noirs sont toujours ceux qui ne partent pas vers l’infini et les points d’une même couleur sont ceux qui dépassent « le point de non retour vers l’infini » après le même nombre d’itérations. Par exemple, ceux de la première zone verdâtre mettent 4 itérations à dépasser un point qui fait que l’on est certain qu’ils partiront vers l’infini.

La frontière de l’ensemble noir, a bien l’air très irrégulière, un peu comme les côtes de Bretagne (un autre ensemble fractal). On a donc bien envie de « zoomer » pour voir si ces infractuosités deviennent lisses ou si elles demeurent "brisées" à toute échelle. Dans les images ci-dessous, on « zoome » à 6 reprises sur l’ensemble de Mandelbrot. Si c'était un microscope ou l'objectif d'un appareil photo, le facteur de zoom serait de l’ordre de 3 millions.

Et là, ô surprise, qu’est-ce que l’on retrouve au fond de ce zoom : une copie miniature de l’ensemble de Mandelbrot ! (Il a même été démontré que quel soit le point de la frontière sur lequel on zoome, on est sûr de retomber sur une réplique – un peu déformée - de l’ensemble initial).

Donc non seulement, la structure reste complexe et pleine de ramifications (appelées dendrites), mais en plus on retrouve l’ensemble initial, sauf qu’il est entouré d’une très belle couronne flamboyante. Cela donne envie d’aller plus profond, ou d’aller explorer d’autres zones. Vous pouvez écrire un programme vous-même ou plutôt utiliser un logiciel optimisé comme Fractint. Lorsque j’étais au lycée, la première version de Fractint venait de sortir, et permettait de faire des zooms de l’ordre de 100 millions à un milliard, en laissant tourner l’ordinateur toute la nuit, ce que je faisais chaque soir... En « plongeant », on découvrait des zones d’une beauté saisissante et d’une complexité extraordinaire pour une fonction pourtant au départ si simple. Admirez plutôt les images ci-dessous, toutes issues de l'ensemble de Mandelbrot.

Mandelbrot avait donc raison, la réponse à la question « quels sont les points qui ne divergent pas » n’était pas triviale ! Dès que vous zoomez sur une nouvelle région ou plongez ailleurs, vous découvrez de nouvelles contrées complètement différentes. J’y ai passé mes nuits il y a 20 ans, et aujourd’hui, j’ai envie d’y replonger. Il y avait quelque chose d'initiatique dans ces explorations, qui s'apparentent beaucoup à la méditation du Mandala chez les Tibétains.

J'ai d'autant plus envie de reprendre ces explorations que les capacités des ordinateurs et des algorithmes (Fractint en est à la version 20…) ont explosé. Le record de zoom revient à Orson Wang, qui a réalisé en mars dernier une plongée abyssale d’un facteur... 10275 ! C’est à dire qu'il a appliqué 275 fois de suite un zoom de 10 ! Regardez plutôt cette vidéo, ça dure 5 minutes et vous allez en prendre plein les yeux.


Cette plongée me rappelle le documentaire hallucinant Powers of Ten (Les Puissances de dix) de Ray et Charles Earnes datant de 1977 (ce documentaire m’a inspiré une partie de la scène du trip d’Abel à l’ayahuasca, p. 292 de Siècle bleu). En partant d’un picnic sur les bords du lac Michigan à Chicago, on effectue un zoom arrière continu jusqu’au cœur de la voie Lactée et aux tréfonds de l’univers, puis un zoom avant dans l’autre sens où on plonge dans la main, l'épiderme, le collagène, un lymphocyte, les chromosomes et l'ADN, les atomes, les électrons et enfin évoque les quarks d'un proton du noyau. Si vous ne le connaissez, regardez le, c’est ahurissant.


Or chaque dix secondes, le film n’effectue « seulement » qu’un zoom de facteur 10. Comme nous l’explique bien le site du film il nous emmène jusqu’à 1026 puis jusqu’à 10-18 (où l’on trouve les quarks). Il n’existe aucun objet naturel connu qui permette de zoomer dessus avec un facteur 10275. L’ensemble de Mandelbrot est infiniment plus grand que l’univers. Il est infini. Il est l’infini.

On peut se demander si l’ensemble de Mandelbrot a la même existence « absolue » qu’un cercle ou qu’un triangle. Pour moi, la réponse est oui. L'ordinateur de Mandelbrot l'a révélé, mais il préexistait à cette découverte. Ce n'est pas possible autrement. Cet ensemble (comme le sont aussi les décimales du nombre pi) est même peut-être la signature de Dieu ou plus exactement (vu que je ne suis pas croyant au sens classique) il est la preuve qu’il existe quelchose de complexe, un principe plus qu’un « individu », qui sous-tend et organise notre réalité. J'essaye de m'en persuader et cela a quelque chose de rassurant.




J'espère en tout cas sincèrement que de là où il se trouve maintenant, Benoît Mandelbrot aura l'éternité (et la puissance de calcul) pour explorer tous les recoins de l'ensemble qui porte son nom.

PS : je rêve souvent d’écrire une course-poursuite qui se déroulerait dans l’ensemble de Mandelbrot. J’avais hésité à l’inclure dans le tome 2 de Siècle bleu, mais le contenu est déjà trop dense. Ce sera donc plutôt dans le tome 3 ou le tome 4 (d'ailleurs d'ici là, le livre numérique aura sûrement évolué et pour écrire un truc comme ça serait bien de s'appuyer sur un support numérique pour que le lecteur voit où les poursuivants se cachent). Cette envie remonte certainement à un épisode de Capitaine Flam qui m’avait profondément marqué et que je revois aujourd’hui encore avec une émotion intacte : pour sauver l’univers, Capitaine Flam y affronte le magicien Calone au cœur d’une pierre précieuse à l'aide d'un réducteur de particules (vous pouvez visionner cet épisode ici).

dimanche 3 octobre 2010

Charpak et la voix de nos ancêtres


Le physicien français Georges Charpak (prix Nobel 1992) nous a quitté le 29 septembre dernier. Je ne vais pas essayer de vous résumer ici ses contributions à la science, mais juste vous parler d'une idée très originale qu'il avait émise.

Charpak se demandait si on pouvait trouver des vestiges du passé par d'autres moyens que l'archéologie traditionnelle (qui vise à extraire écrits, empreintes, dessins, objets, bâtiments, ossements, déchets...) pour reconstituer des tranches du passé de notre espèce. Charpak se demandait notamment si on pouvait reconstituer la voix de nos ancêtres en analysant les sillons des poteries qui au niveau microscopique auraient pu être déformés par la voix des potiers. Ceci aurait notamment été très intéressant pour découvrir les langues qui n'étaient pas écrites. Malheureusement ce projet n'a jamais abouti et beaucoup de gens disent que ce serait d'ailleurs impossible. L'idée valait néanmoins le coup d'être lancée.

Dans la même veine, des chercheurs américains ont réussi cependant à reconstituer en 2008, le plus vieil enregistrement de l'histoire humaine... bon, OK, il s'agit d'"Au clair de la Lune" ... celui-ci ne remonte qu'à 1860 et pas jusqu'à nos amis gaulois, mayas ou sumériens. Dix-sept ans avant l'invention du phonographe par Edison, l'enregistrement avait été réalisé à l'aide d'un phonautographe "'appareil pouvait enregistrer les sons, sans les reproduire, en transmettant les vibrations sonores à un stylet qui gravait alors les courbes sonores sur un cylindre enduit de fumée noire."
Pour écouter ce son, vous pouvez cliquer ici ou aller sur le site de l'association First Sounds qui réunit des historiens de l'audio.
En souhaitant pour Charpak que nos descendants soient toujours assez malins pour écouter les enregistrements numériques de ses interventions et de ses publications !

lundi 27 septembre 2010

René Barjavel : un penseur à redécouvrir


René Barjavel est l'un des écrivains que j'aime le plus. Tous ses livres m'ont fait rêver, pleurer et réfléchir. Je dois à cet incroyable raconteur d'histoires mon goût pour l'écriture.
Barjavel est unique dans le paysage littéraire car il n'a jamais écrit deux fois le même livre et s'est essayé à tous les genres. On le connaît pour ses récits d'anticipation (La Nuit des Temps, Ravage, Le Voyageur Imprudent), ses fictions historiques (Tarendol par exemple, ou Le Grand Secret qui a énormément inspiré Siècle bleu avec ce côté rétro-fiction qui revisite l'histoire avec des personnages imaginaires mêlés à des personnages réels), mais aussi L'Enchanteur (sans doute le meilleur livre sur les légendes arthuriennes) ou Les Chemins de Katmandou, une histoire d'amour extraordinaire.

René Barjavel n'a pourtant pas écrit que des romans. Il a également commis des essais exceptionnels. Le meilleur d'entre eux est intitulé La Faim du Tigre. Très peu de gens connaissent ce livre paru en 1966 et pourtant c'est (pour moi) l'un des livres les plus importants et les ambitieux jamais écrit. En 200 pages, l'auteur nous livre une histoire de la vie sur Terre, une histoire du genre humain et l'une des analyses les plus lucides de notre espèce et de notre société. Il n'y a pas une ligne à jeter.
Prenez par exemple ce passage sur les religions (qui pourrait s'appliquer à beaucoup d'autres domaines comme nous le verrons à la fin de ce post):
Les prêtes ont reçu la clé de l'alphabet et la mission de la transmettre.
Malheureusement, ils l'ont perdue en chemin.
Une religion est comme un enfant que son p!ère a envoyé porter un message à l'autre bout de la ville. Pour ne pas l'oublier, pour ne pas se tromper, l'enfant a appris le message par coeur et l'a répété mille fois en chemin. Peu à peu le message a pris le rythme de sa respiration, de ses pas, a perdu ses points, ses virgules, ses mots, et quand il est enfin délivré à son destinataire par la bouche qui l'a moulu tout le long de la route, il n'est plus qu'une suite de syllabes sans articulation ni signification.
Tout y est pourtant. Il suffit peut-être de bien écouter pour retrouver les mots et la phrase. Ce n'est peut-être pas impossible.
Ou celle-ci sur la violence dans le vivant (qui permet de relativiser ou du moins de comprendre un peu mieux la violence entre les être humains):
Pourquoi, pourquoi cette atroce bataille, sans répit, du vivant contre le vivant ? Ce qui se passe dans le silence des océans est d'une telle atrocité que nous nous défendons d'en prendre conscience. (...)
Pensez un peu au sort du poisson avalé ! Faites un effort d'imagination. Essayer de sentir que vous êtes à sa place... Vous voilà coincé vivant dans une tripe froide d'où suintent des acides. (...) Non, vous ne mourrez pas si vite, ce serait trop doux, vous serez digéré vivant par toute la surface de votre peau. Vous pouvez pas crier, vous êtes muet, vous n'avez rien à dire...
Si tout à coup la surface bleue des eaux au bord desquelles nous vautrons notre indifférence était percée d'un cri à la mesure de la somme de souffrance qu'elle dissimule, l'intensité de cette plainte, la violence de ce reproche seraient telles que toute l'eau des océans suivrait, volatilisée à la face de l'Organisateur.
Il a également écrit Lettre ouverte aux vivants qui souhaitent le rester (1978) qui est le texte le plus clair sur la crise énergétique inéluctable qui guette l'humanité. Dans ce pamphlet non réactionnaire, il explique la fin du pétrole, le recours (transitoirement inéluctable) au nucléaire et surtout la nécessité d'en sortir rapidement pour se tourner vers les énergies renouvelables. Trente ans plus tard, la France essaye (avec beaucoup de mal) de relancer un plan nucléaire et fait le minimum syndical pour les énergies renouvelables. Ce n'est pas un honneur que nous rendons à ce grand écrivain.

L'absurde n'est pas que chez nous : en Allemagne, en Belgique, aux Etats-Unis, en Chine, en Inde et partout ailleurs, on étend la durée de vie des centrales, on en construit de nouvelles et on imagine l'avenir énergétique qu'à travers le nucléaire. Au lieu d'imaginer aussi les futures technologies dont a besoin notre planète, on va investir des sommes massives à redécouvrir la roue (toxique). En effet, un peu comme dans le cas de la NASA avec les vols lunaires ou le cas des religions évoquées plus haut, les ingénieurs savent faire fonctionner des centrales mais ont oublié les secrets de leurs pères et de leurs grands-pères. Ces secrets se sont perdus en chemin. Et le premier d'entre eux était que le nucléaire avec ses déchets létaux ne devait être qu'une technologie de transition. Aujourd'hui, on ne parle plus de transition, la France, à grands renforts de litotes sur la dangerosité des déchets, en fait même son fer de lance industriel pour ce XXIème siècle. Si c'est ça le progrès, de quel progrès parle-t-on ? Du progrès d'une civilisation qui n'a plus d'imagination ou qui ne croit plus en son avenir ? Où est passé la grande réflexion du Grenelle ? Wake up !
Ayons le courage de reconnaître que nous n'avons rien fait pendant trente ans et investissons au moins à parts égales dans les technologies nucléaires et les énergies renouvelables. C'est d'ailleurs un peu ce que va faire l'Allemagne où les profits liés à l'allongement de la durée de vie des centrales seront réinvestis dans les énergies renouvelables, en France ils serviront à permettre aux industriels électro-intensifs de bénéficier d'électricité à bas coût !

jeudi 16 septembre 2010

Space Invaders


J’aime les grandes villes, et par-dessus tout, j’aime l’art dans les rues. Qu’il soit officiel comme à Chicago où les mosaïques de Chagall côtoient les statues de Dubuffet, le haricot d’Anish Kapoor les mobiles de Calder, les arches de Bernar Venet ou les vaches multicolores d’une des premières cow parade (en 1999, une des 4 années où j’habitais là-bas, cf. le post Chicago vu du Ciel). Ou qu’il soit clandestin. Pour moi, tags, graphs et autres compositions éphémères sont les peintures rupestres du XXIème siècle et participent à rendre nos villes vivantes, plus belles, plus agréables.


Parmi ces artistes « de l’ombre », il y en a un dont la démarche et les réalisations me réjouissent plus que tout : Invader. Depuis 1998, Invader sillonne de façon anonyme Paris et laisse sur les murs ses petites mosaïques colorées reproduisant les vaisseaux du jeu vidéo Space Invaders, qui fut le compagnon de mon enfance derrière ma console Atari.


Ses mosaïques sont belles, drôles et touchantes. Jamais elles ne déparent dans leur environnement. Ce n’est en aucun cas du vandalisme. C'est de l'Art. Lorsque j’en découvre encore une nouvelle à Paris, par hasard en levant les yeux, cette rencontre du troisième type me procure un bonheur subtil. Ses mosaïques sont de petits intermèdes poétiques qui réchauffent le cœur dans ce monde noir, qui nous rappellent que nous devons relativiser, ne pas nous prendre au sérieux. Elles participent au réenchantement du monde. Lors de déplacements à Londres, Lyon, Amsterdam ou Barcelone, j’ai aussi eu la chance de croiser certaines de ces mosaïques. Invader est en effet un planificateur et il a pour ambition d’en recouvrir la planète. Il doit déjà avoir « envahi » une trentaine de villes. Son site Internet, donne l'avancement de son grand oeuvre.


Je viens à ce titre de faire l’acquisition d’un livre illustré magnifique, L"invasion de Paris, publié en 2009, qui répertorie l’ensemble des « invasions » d’Invader à Paris. Si vous êtes fan d'Invader, c'est le guide ultime pour s'organiser des visites "décalées" des vingts arrondissements de Paris. Dans la courte interview qu'il accorde dans le livre, une réponse m'a particulièrement émue :


Quel est le lieu le plus insolite que vous aimeriez envahir ?

La lune... oui, la lune serait vraiment un bon spot.


Je lui souhaite d'y parvenir !!


Dans la nuit du 21 février 2009, il a posé quelque part sur l’autoroute A3 le 763e Space Invaders Parisien. Et à cette occasion, il était filmé par l’équipe du site Extermitent. Si vous ne connaissez pas Invader, la vidéo montre tout le processus de la conception jusqu’à la pose, en passant par l’intervention des policiers… qui ne l’embarquent même plus car ils apprécient ses œuvres et son esprit. La vidéo est géniale.




Merci à Invader pour ces rayons de soleil qui me rappellent l’esprit désintéressé et sauvage des premières rave parties de mon adolescence. Techno will never die. Si chacun de nous apportait une petite touche artistique de ce type et à son échelle "ré-enchantait le monde", la révolution se mettrait en marche. Let's do it.


PS : Dans le tome 2 de Siècle bleu, il sera notamment question d’une révolution artistique, à mi-chemin entre les invasions d’Invader et la révolution bleue de ce cher Yves Klein, mon autre maître (cf. posts Bleu Klein et Eyjafjallajökull, le nouveau maître du bleu). Stay tuned !

mercredi 15 septembre 2010

La Carte et le Territoire de Michel Houellebecq

La sortie d'un nouveau livre de Michel Houellebecq est toujours un évènement qui agite le milieu littéraire. Pour moi, c'est juste la promesse d'une grande joie car je le clame d'emblée : j'ai adoré tous ses livres. Cette joie est rare et se savoure car Michel Houellebecq publie peu.

C'est donc avec une certaine appréhension que j'ai commencé "La Carte et le Territoire". Sera-t-il aussi réussi que les précédents ? Après quelques interrogations sur les cent premières pages parfois déconcertantes, la réponse est oui. Un grand oui comme dirait André Manoukian. C'est certainement le meilleur Houellebecq (il faudrait que je relise les autres mais je n'ai pas trop le temps en ce moment).


On laissera aux commentateurs aigris le loisir de polémiquer pour savoir si Houellebecq a le droit de copier ou non cinq lignes dans Wikipedia (moi aussi j'ai certainement copié bien plus que cinq lignes dans Wikipedia pour Siècle bleu !). On n'en a rien à foutre. La Carte et le Territoire n'est pas sortie de Wikipedia mais du cerveau d'un très grand artiste et d'un observateur hors pair de notre société. Par rapport aux précédents, ce livre est apaisé. Compte tenu de ce qu'il nous expose (et que je ne le révélerai pas), on pourrait même être tenté de penser que ce sera son dernier livre. Ce serait très triste mais une oeuvre a toujours une fin. Et en l'occurrence quelle fin.


Pourquoi serait-ce le meilleur Houellebecq ? Je ne sais pas, d'ailleurs "meilleur" n'a aucun sens puisque des livres ne se comparent pas et ne se ramènent pas à un classement. Disons donc plutôt qu'il s'agissait d'un autre excellent Houellebecq. Par rapport aux précédents, il est "apaisé". L'esthétique qui ressort de l'ensemble est sublime. On a envie de voir, de sentir, de toucher les oeuvres de Jed Martin (le personnage principal) : les cartes Michelin, sa série sur "les métiers simples", le portrait de Michel Houellebecq, "Damien Hirst et Jeff Koons se partageant le marché de l'art" et surtout cette dernière oeuvre démiurgique, folle.


"La Carte et le Territoire" est un livre surprenant, touchant, attachant, fascinant, érudit, drôle, cinglant, émouvant, beau et fou. Il fait peut-être un peu trop de références à des icônes que l'avenir effacera vite (Jean-Pierre Pernaud, Patrick Le Lay…) pour être aussi universel que L'Etranger de Camus. Mais, après réflexions, c'est le thème même du livre qui l'impose : L'érosion causée par le temps qui passe. Je corrige donc : Jed Martin est bien aussi intemporel que Meursault. Et Houellebecq, son double, l'est aussi. Certains y ont vu un autoportrait, il y a de cela, mais ce serait là encore réducteur de ramener ce livre à un simple exercice nombriliste. A la limite un "autoportrait de notre monde" conviendrait pour définir cette oeuvre monumentale.


Alors le Houellebecq mérite-t-il le Goncourt ? Cette question n'a aucun intérêt. Ce livre est au-delà de ça. Jugez-en par ces phrases, les dernières du livre et peut-être les dernières de Houellebecq.


Ce sentiment de désolation, aussi, qui s'empare de nous à mesure que les représentations des êtres humains qui avaient accompagné Jed Martin au cours de sa vie terrestre se délitent sous l'effet des intempéries, puis se décomposent et partent en lambeaux, semblant dans les dernières vidéos se faire le symbole de l'anéantissement généralisé de l'espèce humaine. Elles s'enfoncent, semblent un instant se débattre avant d'être étouffées par les couches superposées de plantes. Puis tout se calme, il n'y a plus que des herbes agitées par le vent. Le triomphe de la végétation est total.