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mardi 13 avril 2010

L’art de résoudre les problèmes


Cela fait longtemps que je voulais consacrer un article à Terence Tao, un mathématicien extraordinaire de 34 ans, que nombreux considèrent comme le plus grand de notre époque. Vous n’en avez probablement jamais entendu parler sauf si vous êtes mathématicien ou si avez lu la chronique de Jean-Paul Delahaye dans Pour la Science du mois d’avril 2010 qui lui est consacrée. Terence Tao est extraordinaire sur tous les plans. Australien d’origine chinoise, il est un prodige des mathématiques. A l’âge de 10 ans, il représente son pays aux Olympiades Internationales de Mathématiques (en France on prend plutôt les meilleurs élèves de classe prépa âgés de 19 ans) et remporte la médaille de bronze. A 11 ans c’est la médaille d’argent et à 12 ans c’est la médaille d’or. Ces jeunes prodiges ne sont cependant parfois pas toujours équilibrés et ne donnent pas tous de bons chercheurs. Terence Tao est lui complètement équilibré, il vit aujourd’hui avec sa femme et son fils et enseigne avec UCLA. C’est un garçon très souriant, très à l’aise dans les relations humaines (il compte un nombre impressionnant de coauteurs) et qui s’intéresse à tout. Sur le plan scientifique, il a poursuivi sur sa lancée en terminant sa thèse de doctorat à 20 ans et en remportant la médaille Fields en 2006 à 31 ans (l’équivalent du prix Nobel en mathématiques mais qui n’est décerné que tous les 4 ans). Contrairement à la plupart des mathématiciens contemporains, Terence Tao est à l’aise dans quasiment tous les domaines de cette discipline et c’est donc peut-être le dernier mathématicien universel. Il publie un nombre ahurissant d’articles et rien ne semble lui résister. On dit que lorsque les mathématiciens d’un domaine bloquent sur un problème très difficile, la solution est de réussir à y attirer l’attention de Terence Tao. C’est un peu le capitaine Flam des mathématiques.


Terence Tao n’est pas avare de son art puisque dès l’âge de 15 ans il a publié un livre extraordinaire intitulé « Solving Mathematical problems, a personal perspective » qui explique comment il procède face à un problème, comment il l’ausculte, comment il le dissèque, comment il sèche et se ressaisit, comment il contourne la difficulté, comment il agence les indices accumulés et finalement comment il en vient à bout. C’est une immersion dans le cerveau d’un génie et c’est aussi fascinant à lire que le scénario d’Ocean’s 11. Vous pouvez en télécharger les deux premiers chapitres sur le site Internet de Terence Tao. Bon, j’admets, c’est quand même beaucoup plus austère qu’Ocean’s 11.


Il est étonnant que cet ouvrage ne soit pas recommandé aux élèves ayant choisi une voie scientifique. A croire que les professeurs ne souhaitent pas partager ces secrets, apeurés que leurs élèves les dépassent ou persuadés que les vrais mathématiciens doivent les découvrir par eux-mêmes. Pour les plus grands mathématiciens, c’est certainement vrai, mais pour les mathématiciens intermédiaires qui n’ont pas la prétention de remporter la médaille Fields mais juste d’explorer des problèmes abordables, je crois qu’il faudrait vraiment le faire lire. L’élitisme de l’enseignement des mathématiques empêche l’émergence de bons mathématiciens.


Ce livre est extraordinaire de lucidité : on voit le mathématicien face à son hydre et toutes les étapes de la tactique qu’il met en œuvre pour le décapiter. Ces commentaires sont bien plus intéressants que la preuve elle-même, qui est souvent concise et qui ne révèle pas les mille turpitudes par lesquelles est passé le mathématicien. Pour Terence Tao, le travail accumulé dans la recherche de la preuve (avec ses fausses pistes, ses retours en arrière et ses progressions lentes) est aussi important que la preuve elle-même.


Passionné par l’art de résoudre les problèmes et par Internet (il tient un blog sur lequel il poste quasiment tous les jours des pages et des pages de mathématiques) il a développé un concept appelé Polymath qui permet à des mathématiciens de résoudre à plusieurs des problèmes très difficiles. Quand un nouveau problème est posté sur le site de Polymath les mathématiciens échangent sur les indices disponibles et sur les voies possibles pour venir à bout de tout ou partie du problème. Le modérateur du site (Tao ou parfois un autre) intervient régulièrement pour faire une synthèse objective des progrès accomplis et remettre en perspective le travail. Plusieurs problèmes très complexes ont déjà été résolus par le collectif Polymath. Dans le mode fonctionnement, on est très proche de la philosophie open source qui a par exemple conduit à la construction du système d’exploitation Linux (si vous n’étes pas familiers avec la philosophie de l’open source, je vous conseille la lecture de « La Cathédrale et le Bazar », un essai d’Eric Raymond, l’inventeur du concept).


Quand je vois la masse de problèmes devant lesquels l’humanité bute, et sur lesquels elle fait du surplace ou régresse : la dette, la protection de la planète, l’éradication de la pauvreté, la lutte contre le crime organisé et la corruption, le chômage… Je me dis qu’il faudrait réussir à intéresser Terence Tao à ces problèmes ! Malheureusement, la solution de ces problèmes n’a rien de mathématique et l’échec dans leur traitement résulte davantage des travers inhérents aux êtres humains et à l’organisation de notre société, où les plus intelligents sont plus souvent du côté qui pose les problèmes que de celui qui cherche à les résoudre. Même Terence Tao se perdrait dans ce dédale kafkaïen empli d’embûches et de luttes d'ego, de mensonges et de couardise, d'incompétences et de cupidité, qui n’a rien à voir avec l’univers idéal et épuré des mathématiques. Pour en venir à bout, il faudra des femmes et des hommes héroïques. Seuls des individus désintéressés et galvanisés de courage pourront faire évoluer le système.

samedi 20 février 2010

Le petit point bleu pâle

Le 14 février dernier, nous avons fêté les 20 ans du "petit point bleu pâle", la photographie de la Terre (c'est le petit pixel bleu au milieu de l'arc de droite) prise par la sonde Voyager 1 à une distance de 6 milliards de kilomètres de la Terre. C'est Carl Sagan qui avait négocié avec la NASA pour que la sonde se "retourne" et prenne ce cliché qui nous rappelle mieux que toute autre rappelle l'humble place que nous occupons au sein du cosmos. Cette image lui avait ensuite inspirée un livre Pale blue dot. Ce texte est extraordinaire et notamment le passage suivant lu par l'astronome lui-même, dont la voix si berçante avait bercé la série documentaire Cosmos.



Le 14 février dernier, c'était également la Saint Valentin. Je déteste en général cette journée inventée par Wallmart où l'on se sent forcé de faire un cadeau à sa belle (je ne cède pas en général). Ce jour-là pourtant, le site d'astronomie Sixty Simbols nous a fait un magnifique cadeau en nous offrant des images du cosmos en forme de coeurs. L'univers est tellement vaste que l'on peut y trouver toutes les formes, c'est là aussi un beau message d'humilité.


vendredi 31 juillet 2009

1600 pandas

Il ne reste plus que 1600 pandas à l’état sauvage. Pour s’imaginer à quel point ce chiffre est petit, dites-vous que cela représente le nombre d’élèves dans un lycée, et que vous pouvez les réunir en formant un carré de 40 par 40. C’est très peu. En comparaison les hommes sont 4 millions de fois plus nombreux.


Afin de faire prendre conscience au public de ce faible nombre, le WWF organise lui un happening itinérant justement intitulé « 1600 pandas » à travers les plus beaux lieux France. Il y a deux jours, les 1600 figurines en carton-pâte étaient exposées au bois de Boulogne et il y a un mois au Grand Palais. A mon sens, l’art est un vecteur extraordinaire et décalé pour éveiller les consciences (parfois plus que des manifestations dans la rue) et la très belle initiative du WWF doit être saluée.


Les derniers pandas vivent sur quelques hautes montagnes de Chine, principalement dans le Sichuan, région dévastée par un terrible tremblement de Terre en mai 2008 (qui a tué près de 70 000 victimes et laissé cinq millions de personnes sans toit). L’habitat des pandas n'a pas non plus été épargné. Dans un article paru le 28 juillet 2009 dans la revue « Frontiers in Ecology and the Environment », des chercheurs de l'Académie des Sciences chinoise estiment que 23% de l’habitat naturel des pandas a été détruit et que la fragmentation des habitats réstants pourrait grandement nuire à la reproduction des pandas. 60% de la population des pandas sauvages pourraient donc être affectée par les conséquences du séisme.


Espérons qu'il reste des pandas à montrer à nos enfants. Il en reste bien dans des zoos, mais par exemple en Europe, il ne reste plus que trois zoos qui présentent des pandas : Berlin, Madrid et Vienne. Yen-Yen (ci-dessous), le panda du zoo de Vincennes qui était l’idole de mon enfance, offert par Mao à Pompidou en 1973 (l’année de ma naissance), s’est éteint le 20 janvier 2000. Mon fils n'en verra donc déjà pas au bois de Vincennes. Il m'arrive de penser à l'homme qui tuera le dernier panda. Je ne crois pas que Gaïa pourra le lui pardonner. 


lundi 27 juillet 2009

Entretien avec le spationaute Jean-François Clervoy


Vendredi dernier, j'ai eu l’honneur de pouvoir m’entretenir une heure avec le spationaute Jean-François Clervoy. Le rendez-vous a eu lieu près des Halles, dans les bureaux de Novespace, la société dont il est le PDG et qui organise les vols paraboliques à bord de l’Airbus Zéro G. 


Jean-François Clervoy est allé trois fois dans l’espace à bord des missions de la navette STS-66 (1994), STS-84 (1997) et STS-103 (1999). Il a séjourné en tout 28 jours en orbite. Il est en train de finaliser la rédaction d’un livre sur sa troisième mission (sortie prévue à l’automne) qui visait à réparer le télescope spatial Hubble (NdR: cf. mon récent post sur la mission STS 125 de mai dernier qui devait également réparer Hubble). Pour effectuer ces maintenances, la navette s’était hissée jusqu’à une altitude record de 600 kilomètres (250 kilomètres de plus que la station spatiale internationale), ce qui fait de Jean-François Clervoy l’astronaute qui s’est éloigné le plus de la Terre, après ceux du programme Apollo. Il est également toujours l'un des 6 astronautes européens de l'ESA titularisés (Agence spatiale européenne). Je l’ai justement rencontré pour m’entretenir avec lui de la nature de son expérience en orbite et du rapport des astronautes avec la Terre, thèmes centraux de mon projet de roman Le Siècle bleu


Je lui ai donc tout d'abord parlé du livre "Clairs de Terre" (The Home Planet) qui a été le déclencheur de mon projet en 1996. Ce livre a été édité par l'association des explorateurs de l'espace qui rassemble plus de 320 astronautes de tous les pays du monde. Ils ont réunis leurs plus belles photos de la Terre et leurs plus beaux textes dans "Clairs de Terre". La profondeur et la poésie de ces textes m'avait frappé et poussé à enquêter davantage sur cette transformation subie par les astronautes, puis à la placer au coeur d'un roman. Voici ci-dessous quelques-uns d'entre eux.


Nous sommes partis découvrir la Lune et en fait nous avons découvert la Terre

Eugene Cernan – Etats-Unis

 

J’aurais souhaité, après mon retour, que les gens me demandent comment c’était là-haut, comment je m’étais associé) cette noire brillance du monde et quelle impression cela m’avait fait d’être comme une étoile tournant tout autour de la Terre.

Reinhard Furrer – République Fédérale d’Allemagne


Je regardais au-dehors la noirceur de l’espace, semée splendidement d’un univers de lumières. Je vis sa majesté, mais nulle bienveillance. C’est en dessous qu’il y avait une planète accueillante. Là-dessous, enclos dans la fine et mouvante coque de sa biosphère, si étonnamment fragile, il y a tout ce qui est cher à nos cœurs, tout le drame, toute la comédie humaine. C’est là qu’est la vie, là que sont toutes les bonnes choses de la vie.

Loren Acton – Etats-Unis.


Je crois que même les plus savants des philosophes de la Renaissance et les plus audacieux esprits du passé n’auraient jamais pu estimer la taille réelle de notre planète. Longtemps, elle vait paru immense, presque infinie. C’est seulement à partir du milieu de notre siècle que l’homme s’étant rendu dans l’espace au-dessus de la Terre, a pu se rendre compte avec surprise et incrédulité combien la Terre est en fait petite. D’aucuns ont vu en elle une île flottant dans l’infini de la création ; d’autres l’ont comparée à un vaisseau spatial peuplé d’un équipage de plus de six milliards d’hommes.

Pavel Popovitch – Union Soviétique.


Je voyais la Terre depuis l’espace, si belle depuis qu’avaient disparu les cicatrices des frontières nationales.

Mohammed Ahmed Faris – Syrie.


Les limites de mon imagination ont reculé lorsque j’ai pu contempler la Terre qui se détachait au sein d’un néant sombre et peu engageant. Les riches traditions de mon pays m’ont préparé à surmonter les préjugés et les frontières nationales. Il n’est pas nécessaire d’entreprendre un vol spatial pour parvenir à un tel sentiment.

Rakesh Sharma – Inde. 


Les premiers jours, nous montrions nos propres pays. Au troisième et au quatrième jour, notre continent. Dès le cinquième jour, nous fîmes plus attention qu’à la seule Terre.

Sultant be Salman al-Saoud – Arabie Saoudite.


La Terre nous faisait penser à une décoration d’arbre de Noël se détachant sur le fond noir de l’espace. Plus nous nous éloignions et plus sa taille diminuait. Finalement, elle se trouva réduite à la taille d’une bille de verre, la plus belle bille qui se puisse imaginer. Ce bel objet chaud et vivant était si délicat, si fragile que si on l’avait effleuré du doigt il se serait brisé et répandu en miettes. Quand un homme voit cela, il ne peut qu’être transformé, il ne peut que mesurer ce qu’est la création et l’amour de Dieu.

James Irvin – Etats-Unis.

Jean-François Clervoy connaissait bien ce livre (puisqu'il était évidemment membre de l'association des explorateurs de l'espace) et confirme que l’expérience et les émotions en orbite sont très fortes, mais que beaucoup d’astronautes ne communiquent pas dessus. Ce blocage est conscient pour certains (car cette expérience relève du privé) et inconscient pour d’autres (certains n’ont toujours pas réalisé qu’ils étaient allé dans l’espace). Il pense que les astronautes ne changent pas après un vol spatial, ils renforcent juste des choses et des valeurs qu’ils avaient déjà en eux. Ceci explique selon lui pourquoi certains astronautes n’ont rien ressenti : ils sont allés dans l’espace, y ont effectué leurs tâches, comme ils l’auraient fait n’importe quel autre job, puis sont rentrés chez eux. 


En effet, il ne faut pas oublier que la mission première de l’astronaute est avant tout d’effectuer les tâches pour lesquelles il s’est préparé pendant de longues années. Jean-François Clervoy indique d’ailleurs que cette préparation technique était parfaite et que finalement il n’y a quasiment pas eu de surprises en vol. Tout s’est déroulé comme cela a été planifié (ou selon des scénarios d’incidents qu’ils avaient envisagés). Les simulations avaient joué merveilleusement leur rôle. Comparé aux astronautes qui sont restés pendant plusieurs mois à bord de l’ISS ou de Mir qui ont davantage le temps pour la contemplation et la réflexion, Jean-François Clervoy a lui toujours volé dans des missions de courte durée où chaque minute doit être maximisée. Tout cela ne laisse donc ni la place ni le temps aux émotions. 


Pour sa part, il a quand même essayé de vivre pleinement cette expérience et a su garder quelques moments privilégiés pour lui. Il a souvent eu les larmes aux yeux à bord, en réalisant la chance qu’il avait de faire partie de ce groupe de pionniers et d’être Là-haut. Il rappelle s’être pincé pour réaliser la chose qu’il vivait. Il a une mémoire encore très précise de ces instants, mémoire sensorielle que l’on pourrait même qualifier de synesthésique, tant elle mêle la vision, l’odorat et le toucher… Il a essayé de la vivre par « tous les pores », selon ses mots.


Pour préparer ses missions sur ce plan personnel, Jean-François a beaucoup échangé avec son ami Story Musgrave, qui est notamment venu le voir pendant les périodes de quarantaine précédant les vols. Pilote (18 000 heures de vol sur plus de 160 appareils), chirurgien, chimiste, mathématicien, informaticien, biophysicien, physiologiste, mais aussi diplômé de littérature, Musgrave est l’un des astronautes les plus complets de la NASA (regardez son CV sur Wikipedia ou sur son site, c’est impressionnant) mais aussi l’un des plus iconoclastes. Dans le cadre de mes recherches, Jean-François Clervoy m’a d’ailleurs recommandé de creuser le personnage de Story Musgrave qui est pour lui l’astronaute qui a eu l’expérience la plus forte et qui a su le mieux la partager. Il m’a en particulier orienté vers le film-documentaire « Story » de Dana Ranga consacré à cet astronaute (elle voulait  faire un film sur les astronautes en général et a tellement été impressionnée par Musgrave qu’elle s’est focalisée sur lui). Je me suis empressé de le commander (disponible via ce site).


Nous avons ensuite parlé de l’expérience très particulière des sorties extravéhiculaires (EVA). Jean-François Clervoy n’en a pas effectué lui-même, mais en a accompagné de près puisque c’est lui qui pilotait le bras articulé sur lequel s’appuyaient les astronautes pour réparer Hubble. Cette expérience de liberté presque totale est provoquée selon lui par :

  • La grande flexibilité de la combinaison spatiale américaine qui permet une grande aisance de mouvements ;
  • Le champ de vision très large qu’offre le heaume de la combinaison (le bord n’est même pas visible, ce qui donne l’impression à l’astronaute de véritablement être à l’extérieur) ;
  • La symbolique presque « natale » de la sortie du sas où l’astronaute n’est plus relié au vaisseau mère que par un filin de sécurité ;
  • L’autonomie totale du scaphandre qui donne l’impression à l’astronaute d’être un vaisseau spatial lui-même.
J’ai demandé à Jean-François Clervoy s’il avait observé des phénomènes inexpliqués. En ce qui le concerne, il a eu des réponses à toutes les choses bizarres qu’il avait observées, comme par exemple ce flash très fort qui sortait de nulle part mais qui était en fait provoqué par le passage d’un proton (provenant d’un rayon cosmique) dans sa rétine, ou ces milliers de cristaux scintillants à l’extérieur du vaisseau libérés par le délestage de l’eau excédentaire dans la pile à combustibles (cristaux qu’avait aussi vus John Glenn, premier Américain dans l’espace).


La prise de conscience écologique induite par la vision de la Terre depuis l’espace fait partie intégrante de l’expérience spatiale selon Jean-François Clervoy. De là-haut on perçoit la fragilité de la vie sur Terre (l’atmosphère est tellement fine qu’elle est à peine visible) mais pas de la Terre elle-même qui paraît très solide sur le plan géologique. Jean-François Clervoy est engagé dans la protection de la planète, il est d’ailleurs parrain du parc EANA en Normandie et de l’association Te Mana O Te Moana en Polynésie.


Outre la beauté de la Terre, c’est le contraste avec le noir profond du ciel qui frappe. Les étoiles sont partout autour, mais elles sont invisibles. La lumière combinée de la Terre, du Soleil et de la Lune sont en effet trop fortes. Jean-François Clervoy indique que pour les voir, il faut attendre que la navette passe dans l’ombre du Soleil (ce qui arrive 16 fois par jour) et que la Lune ne l’éclaire pas trop. Il faut également éteindre toutes les lumières à l’intérieur de la navette. Alors, au bout de 15 minutes, la rétine s’habitue. C’est un rituel qu’il a pratiqué au moins une fois par mission. Des myriades d’étoiles apparaissent alors (mais pas plus que depuis une haute montagne, loin des halos lumineux urbains). Elles sont surtout d’une netteté absolue car elles ne scintillent plus. Leurs couleurs originelles sont également visibles. La Voie lactée apparaît de façon superbe, large comme un boulevard. Lors de sa dernière mission, le retour de la navette sur Terre a été décalé à cause des mauvaises conditions météorologiques. Jean-François Clervoy se rappelle alors avoir reçu une mémorable leçon d’astronomie par les membres de son équipage, dont trois étaient diplômés d’astrophysique. 


Son rêve serait de séjourner suffisamment longtemps en orbite pour connaître la Terre par cœur, comme son père pilote de chasse qui connaissait les moindres villages et reliefs  de France et n’avait pas besoin de cartes par grand beau temps. Certains astronautes, russes notamment, connaissent l’ensemble des chaînes montagneuses, des lacs, des estuaires, des fleuves, des volcans et des villes de la Terre (ci-dessus, une photo du Lac Nasser).


Malheureusement ce rêve risque de ne pas pouvoir se réaliser. En retour de leur contribution à l’ISS, dans le dernier partenariat avec les Américains en vigueur, il n’y avait que 5 places (dont 2 ont été déjà utilisés) pour des Européens à bord de la navette américaine, et c’est tout. En effet, il ne reste plus que 7 vols de la navette d’ici fin 2010 et après elle prendra définitivement sa retraite. Le Français Léopold Eyharts étant parti en février 2008, il est peu probable qu’un autre Français fasse partie des 3 derniers (il y aura très certainement un Allemand et un Italien, gros contributeurs à l'ISS, et sûrement le hollandais André Kuipers). Il faudra alors attendre que le véhicule Orion du programme américain Constellation soit opérationnel (mais ça ne sera pas avant plusieurs années) ou que les Européens signent un accord de coopération avec les Russes, pour qu’un Français reprenne la route des étoiles. Cela change drastiquement avec les années 90 pendant lesquelles un Français a volé chaque année…


Plus globalement, il souligne l’absence de programmes spatiaux militaires ou civils majeurs dans les prochaines années. Le module Columbus, le ravitailleur ATV (auquel Jean-François Clervoy a contribué), la fusée Ariane 5 ECA et le missile M-51 sont maintenant achevés. Il craint que l’absence de grands programmes provoque une désaffection encore plus grande des jeunes pour des carrières touchant au spatial ou plus généralement à la Science et aux Technologies. 


Malgré les rumeurs qui entourent le travail de la Commission Augustine (qui analyse jusqu’à la fin de l’année pour l’administration Obama le programme Constellation lancé par Bush en janvier 2004) Jean-François Clervoy pense que ce programme continuera. Obama sait bien quel a été l’impact du programme Apollo sur le nombre de PhDs aux Etats-Unis dans les disciplines scientifiques et sur l’essor économique que cela a permis ensuite. Les Etats-Unis essaieront seulement de rendre Constellation moins onéreux. Selon lui, il paraît totalement improbable que les Etats-Unis annoncent un retour sur Mars sans passer par la case Lune. Ce serait en effet un challenge bien plus audacieux que le programme Apollo, et il ne voit pas la NASA réaliser un tel défi surtout avec les exigences de sécurité qui pèsent sur les vols habités. 


Les Européens veulent participer à ce retour sur la Lune dans le cadre de l’International Space Exploration Coordination Group (ISECG). Ils contribueront peut-être à la conception de l’habitat des futures bases lunaires ou du vaisseau de ravitaillement qui fera la navette entre l’orbite et le sol lunaire. Cette contribution devrait permettre d’envoyer un Européen tous les 5 ans sur la Lune. En ce qui concerne les Chinois, il espère qu’ils rejoindront l’ISS avant la fin du programme. En ce qui concerne leurs ambitions lunaires, elles sont bien connues et ils suivent scrupuleusement un plan établi, il y a une vingtaine d’années. Pour l’hélium 3, l’Europe doit investir (mais modérément) de façon à ne pas prendre de retard si jamais les recherches sur la fusion en confirmaient l'intérêt.


Enfin, en ce qui concerne les vols spatiaux privés, Jean-François Clervoy croît à l’essor des vols suborbitaux (proposés à 200 000 $ par Virgin Galactic pour des vols à 100 kilomètres d’altitude) qui offriront toutes les caractéristiques du vol spatial : boost au décollage, ciel noir en plein jour, vision de la Terre (avec un champ de vision 10 fois supérieur à celui connu dans l’aviation civile) et apesanteur. Le programme européen d'avion spatial de tourisme annoncé par EADS Astrium en juin 2007 est pour l'instant suspendu en raison de la crise financière.


Jean-François Clervoy indique que le développement des vols orbitaux privés à coûts abordables sera  beaucoup plus difficile. L'explication est simple : l’énergie consommée (et donc le coût) est proportionnelle grosso modo au carré de la vitesse. Pour un vol suborbital à 100 kilomètres, il faut atteindre Mach 2.7. Or, pour atteindre une orbite basse de 400 kilomètres il faut voler à Mach 25, soit 100 fois plus d’énergie. On retrouve par ce simple calcul le chiffre de 20 millions de dollars demandé par les Russes pour emmener un touriste spatial vers l’ISS (NdR : le prochain en date sera Guy Laliberté, le patron du Cirque du Soleil, dont je vous avais parlé lors d'un précédent post).  


Un astronaute fait le tour de la Terre en un peu plus d’une heure. Pendant le même temps, nous avons effectué avec Jean-François Clervoy un tour d’horizon très vaste, qui m’a donné de la hauteur et de la perspective ! Merci pour son temps et ses explications, en m’excusant auprès de lui pour les coquilles qui auraient pu se glisser dans ce compte-rendu.

lundi 13 juillet 2009

Celles et ceux qui plantent des arbres



L’histoire d’Auroville dans mon précédent post, m’a rappelé « L’Homme qui plantait des arbres », nouvelle visionnaire de Jean Giono publiée en 1953 pour le Reader’s Digest pour sa rubrique « le personnage le plus extraordinaire que vous aillez rencontré ». Celui choisi par Giono s’appelle Elzéar Bouffier. Il a arpenté la région désertique de Vergons dans les Alpes-de-Haute-Provence pour y semer des centaines de milliers de chênes et afin de restaurer la vie (animale et humaine) dans cette zone désolée. 


Ce court texte fait partie de mes livres favoris. Pour ceux qui ne le connaîtraient pas, plutôt que de vous en parler davantage en le dénaturant, il est disponible intégralement sur WikiSource . En guise d’appât, en voici les premières lignes :


Pour que le caractère d'un être humain dévoile des qualités vraiment exceptionnelles, il faut avoir la bonne fortune de pouvoir observer son action pendant de longues années. Si cette action est dépouillée de tout égoïsme, si l'idée qui la dirige est d'une générosité sans exemple, s'il est absolument certain qu'elle n'a cherché de récompense nulle part et qu'au surplus elle ait laissé sur le monde des marques visibles, on est alors, sans risque d'erreurs, devant un caractère inoubliable.


Seulement après l’avoir lu intégralement sur WikiSource, lisez la quatrième de couverture de l’édition Gallimard reproduite ci-dessous, sinon toute la magie du texte s’effondrerait (cliquez sur l'image pour l'avoir en grand format).


Cet ouvrage autrefois confidentiel s’est fait connaître auprès des masses lorsqu’il a été adapté en film d’animation par Frédéric Back, film d’animation qui lui a valu l’Oscar en 1988 (adaptation très réussie).


Les Aurovilliens et Elzéar Bouffier ne sont pas les seuls utopistes à avoir redonné vie aux déserts que nous avons créés. Le mouvement de la Ceinture Verte de Wangari Maathai en est un premier exemple. En 2007, les éditions Héloïse d’Ormesson ont publié l’autobiographie de cette femme extraordinaire qui a reçu le prix Nobel de la paix en 2004. Vous trouverez ci-dessous la quatrième de couverture de ce livre admirable. 


Ce livre retrace l'incroyable combat de Wangari Maathai. A la tête du Mouvement de la ceinture verte, le plus grand projet de reboisement d'Afrique, elle mène une lutte acharnée avec les femmes kenyanes contre la déforestation : quelque trente millions d'arbres sont plantés en trente ans. Mais son mouvement, outre les arbres, sème aussi des idées. Sa croisade écologique se heurte alors de plein fouet au régime. Elle est victime de brutalités policières, de harcèlements, et se retrouve à maintes reprises derrière les barreaux, mais en ardente militante, jamais elle ne cède. A travers son histoire personnelle, Wangari, la petite paysanne des Hautes Terres devenue Prix Nobel, démontre que des gestes simples suffisent parfois à susciter de profonds bouleversements sociaux et politiques. Son témoignage sans concession est un message d'espoir autant qu'un plaidoyer pour l'action. Elle conclut d'ailleurs par un seul mot d'ordre: « Nous n'avons le droit ni de fatiguer ni de renoncer. »


Je vous recommande également la lecture de son discours à l’Académie Nobel



Le Programme des Nations Unies pour l’Environnement a été très inspiré par le mouvement de Wangari Maathai et a lancé avec son soutien en 2007 une campagne incroyable baptisée Plantons pour la planète, dont l’objet était de planter un milliard d’arbres. Le site enregistre les promesses et aujourd’hui on en est à 6 milliards de promesses et 4 milliards d’arbres effectivement plantés. Ces chiffres sont des sources d’espoir énormes pour l’humanité.




L’association Tree People fait également un travail remarquable à Los Angeles. Cette association vie à refaire venir les arbres dans les villes. En effet, ils sont très utiles pour purifier l’air, pour réguler la température en cas de vague de chaleur et pour le mental des citadins. 




TreePeople a pour  ambition de planter un million d’arbres dans Los Angeles et ses environs. En zone urbaine, un million d’arbres c’est une prouesse extraordinaire qui pourrait changer la face de cette ville.


Les exemples de ce type, à plus ou moins grande échelle, sont multiples. Ils nous donnent un message d’espoir et nous montrent que pour se sauver, les humains peuvent apprendre à redevenir des jardiniers, des « gardeners », de la terre, de la famille, de la société et de l’âme.

mardi 30 juin 2009

Le Sud : salut du Nord ?

C'est la proposition iconoclaste d'Hervé Kempf ce week-end dans Le Monde. Les pays du Sud pourraient en effet nous enseigner les valeurs culturelles associées à la sobriété dont nous manquons tant. A méditer.


Afrique, aide-nous, par Hervé Kempf


LE MONDE | 27.06.09 | 15h40  •  Mis à jour le 27.06.09 | 15h40


Le hasard de l'existence conduit le chroniqueur dans un pays d'Afrique réputé être l'un des plus pauvres du monde. Comme lors de chaque reportage, le chroniqueur enregistre moult observations, émotions, informations, sensations. Mais une idée nouvelle lui apparaît. Encore imparfaite, il la propose au public, comme une proposition de réflexion plus que comme une thèse aboutie. Peut-être est-elle provocatrice.



Le savoir commun dit que si l'on ne parvient pas à enrayer le changement climatique, les premières et principales victimes en seront les pays pauvres de l'hémisphère Sud. Cela ne signifie pas pour autant que les pays du Nord en seraient indemnes. Les conséquences seraient nuisibles partout, quoique selon des degrés différents.


On peut dès lors s'interroger sur la capacité des diverses sociétés à résister ou à s'adapter à ces nouvelles conditions. La proposition paradoxale est que les sociétés les plus riches ne sont pas forcément les mieux placées pour y faire face : habituées à une profusion de biens, baignées dans une idéologie publicitaire posant la surconsommation comme un idéal, organisées selon le principe de la transformation brutale de leur environnement, elles semblent être psychologiquement et culturellement fort dépourvues pour se couler dans de nouvelles et rudes conditions d'existence. Leurs moyens matériels et techniques pourraient pallier une partie des transformations négatives, mais leur "appareillage" mental les handicaperait profondément face à la réduction inévitable de leur niveau de vie.


En revanche, des sociétés habituées à supporter les restrictions, sachant s'organiser avec peu, coutumières de la mobilité ("l'exode"), présenteraient une "résilience" plus grande que les sociétés riches aux tourments à venir.


L'hypothèse : devant les difficultés, l'essentiel n'est pas l'armement technique et matériel, mais l'appareillage culturel et la disposition à vivre sobrement.


Prenons la question sous un angle plus optimiste. Il est possible de prévenir la crise écologique. Cela suppose une réduction drastique de la consommation matérielle et de la consommation d'énergie par les pays les plus gaspilleurs. Ceux du Nord. Pour y parvenir, ils doivent se déconditionner, se désaliéner de l'idéologie consommatoire, selon laquelle plus est mieux. L'Afrique peut enseigner à l'Occident comment s'accommoder de la frugalité. Le débat n'est pas ici que la simplicité soit subie ou choisie ; l'important est qu'elle forme le fond de sa vie quotidienne et de sa culture. Pour prévenir la crise écologique, l'Europe pourrait ainsi demander à l'Afrique de l'aider à modifier son mode de vie. En fait, l'Europe a besoin qu'on l'aide à développer ses valeurs culturelles de sobriété.


Afrique, aide notre développement mental.

Afrique, aide l'Europe à entrer dans la nouvelle histoire.