Il y a quelques années, je découvrais par hasard Le
Souffle au cœur d’AW Rosto (nom de code d’un écrivain qui souhaitait
conserver l’anonymat). Récit à la première personne d’un homme seul, ultra
entraînéqui fait chuter le patron
d’une banque mafieuse. De la première à la dernière page, on est scotché,
complètement plongé dans la préparation de chacune des étapes de ce coup
légendaire. Oubliez « Ocean's Eleven » ou « Les
Spécialistes », AW Rosto est devenu avec ce livre le maître du genre.
« J’avais décidé de casser la Graphische Druckerei
AG, à Zurich. Pour un cambrioleur professionnel qui veut faire une fortune
rapide, il existe sans doute des coffres-forts plus fournis que ceux d’une
imprimerie. Mais je ne désirais pas faire fortune et je n’étais pas cambrioleur
professionnel ».
Ce qui distingue Rosto des autres auteurs de polars, c’est
avant tout le style, extrêmement élégant. C’est aussi les descriptions
techniques ultrasophistiquées, qu’il s’agisse de détails médicaux,
technologiques, financiers ou chimiques, démontrant un gros travail de
documentation. C’est encore l’organisation du récit, où rien n’est laissé au
hasard et cette place qu’il donne au lecteur emporté malgré lui en caméra embarquée aux
côtés du héros. Ce sont justement ses héros qui me plaisent
le plus.
Ce sont toujours des hommes seuls, soumis à des défis
herculéens, qui ne lâchent rien, rompus à toutes les techniques psychologiques
et matérielles, permettant de se sortir de n’importe quelle situation. Tous travaillent pour une cause qui transcendent le genre humain : la
lutte du bien contre le mal (post écrit il y a déjà cinq ans sur ce blog dans lequel le propos d'Ombres et Lumières commençait à se dessiner). On ne sait pas qui sont leurs commanditaires
mais dans « Les yeux en feu », on apprend juste qu’ils appartiendraient à
une mystérieuse organisation baptisée Lacédémone (l’autre nom à la ville de Sparte). Cela m’avait beaucoup inspiré pour
imaginer Gaïa dans Siècle bleu mais aussi l’organisation encore plus secrète
dont on découvre l’existence dans l’épilogue d’Ombres et Lumières.
Chaque héro de Rosto a aussi un problème physique qui le
rend humain : il souffre d’un souffle au cœur dans le roman éponyme ; dans Les
yeux éclatés, plongée dans les trafics
d’ecstasy dans le milieu des rave parties et des mafias basées en Espagne, le
héros souffre de troubles oculaires et dans son dernier ouvrage Noir
est mon double paru le 2 octobre 2015,
descente aux enfers dans le monde du trafic d’organes, le héros est atteint
d’une ataxie sensorielle atypique qui le paralyse dès qu’il se trouve dans l’obscurité.
Ce dernier roman, trouvé par hasard la semaine dernière tout
chaud sorti de l’imprimerie, est à nouveau un monument. En lisant le résumé,
j’avais l’impression que c’était le même que le précédent « Ténèbres et
sang », mais il s’agit en fait de la suite. Cela m’a d’ailleurs rassuré
car j’avais trouvé que la fin de Ténèbres et sang nous laissait vraiment sur notre fin car plusieurs
informations tombaient au moment du dénouement qui donnaient une autre tournure
à l’enquête et on regrettait que cela finisse donc en queue de poisson. C’est
donc un dyptique et vous aurez toutes les clés à la fin de Noir est
mon double.
Dans Noir est mon double,
paru chez Belfond et non plus chez Buchet Chastel, l’auteur nous révèle surtout
son vrai nom : Philippe Ségur, professeur de droit à Perpignan et
écrivain, prix Renaudot des lycéens en 2002 pour La métaphysique du
chien. On comprend mieux la finesse du
style.
- Il n’y a qu’un monde, lieutenant. Et c’est un océan en
putréfaction. Je suppose que quand on est flic, il est plus facile de s’imaginer
qu’on y surnage… À condition de croire que la loi trace la frontière entre les
bons et les méchants…
– Vous croyez vraiment à cette fable, Volopian ? Aux
bons et aux méchants ?
Comme je m’abstenais de répondre, il a émis un rire bref.
- Libre à vous de le penser. Mais la vérité, c’est que je
suis votre autre visage. Je commence là vous vous arrêtez.
PS : Philippe Ségur si vous lisez ces lignes : on
fusionne Gaïa et Lacédémone quand vous voulez ! Pour me contacter c’est facile.
En regardant tout à l’heure la keynote conference d’Apple pour le lancement de l’Apple Watch, je me suis senti durant une heure comme un enfant à qui l’on
révélait l’existence d’un nouveau monde dont chacune des facettes paraissait
fascinante et dans lequel j’étais impatient de me projeter (NB : je ne
porte plus de montre depuis 20 ans).
Il ne s’agit pourtant que du croisement
entre une belle montre et d’un smart phone qui ne changera vraisemblablement
pas le monde, mais il y a des leçons importantes à tirer de ce lancement et de cet
exercice de communication. Elles
pourraient nous aider à changer le monde, en réformant par exemple la manière
de gérer un pays ou une ville, mais aussi la façon d’aborder la politique et
résoudre les défis environnementaux.
L’exigence du concept parfait et la patience d’attendre
Attention. L’art d’Apple ne se résume pas à la keynote. Cet exercice de communication n’est que la couche ultime d’un long processus de réflexion,
d’innovation et de maturation. Cette fête célèbre l’aboutissement d’années de
travail passées à réinventer totalement un concept. Et ce nombre d’années, comme dans toutes les activités de recherche, n’est
pas connu à l’avance.
Après le succès de l’iPod en 2001, à plusieurs reprises au
milieu des années 2000 on s’attendait à ce qu’Apple réinvente le téléphone. Ils ont pourtant attendu 2007 pour proposer le premier véritable smartphone et il y a eu
un avant et un après l’iPhone. Concernant la montre "intelligente", cela faisait aussi des années que
la rumeur courait, mais ils ont préféré attendre d’avoir un produit parfait
avant de le présenter. Pour la télévision, cela fait aussi quelques années que
tout le monde en parle. Il y a deux ans un ami responsable logistique à la FNAC
me l’annonçait confidentiellement comme le plus gros produit de Noël 2012. La
FNAC (et d’autres) était en pleine négociation commerciale avec Apple, mais la
firme de Cupertino y a renoncé quelques mois avant car ils n’étaient pas assez
contents du produit.
Il y a vraiment à méditer là-dessus, dans un monde où les
dirigeants d’entreprise ou politiques passent leur temps à se comparer avec ce
qui se fait ailleurs et à gérer instantanément leur cours de bourse ou leur
cote de popularité. Pour voir grand et avoir une vraie longueur d’avance sur
tout le monde, il faut oublier le présent, avoir confiance dans le futur et en
la créativité de ses équipes, et travailler le concept jusqu’à la perfection.
Think big and deep
Toutes les entreprises n’ont certes pas l’assise financière
d’Apple pour renoncer au lancement d’un produit pourtant presque finalisé, mais
il y a certainement un juste équilibre à atteindre entre vraie R&D et
lancement rapide.
Les décideurs politiques pourraient aussi en prendre de la
graine. Aujourd’hui ils épuisent leur énergie dans les luttes de pouvoir au
sein de leur parti, à défendre leur image auprès de médias toujours plus
présents et creux, à concilier les intérêts divergents de tous les soutiens qui
financent leurs victoires laborieuses. Dans un monde toujours plus complexe et
changeant, il est étonnant de voir des programmes en 2012 - pour des élections
pourtant présidentielles – qui ressemblent mot pour mot à la soupe démago que
l’on nous servait il y a 25 ans. Je suis certains que tous découvriraient une
grande vertu à se remettre vraiment au travail sur le fond et qu’ils
gagneraient des élections ainsi.
Dans la phase amont d’une élection, les décideurs politiques
devraient être les chefs d’orchestre silencieux d’une multitude de talents
transdisciplinaires qui travaillent sur des concepts innovants et dont la
campagne puis la mise en œuvre politique ne serait plus que le récital. On
rêverait d’une ministre de l’Education qui nous parlerait de l’école Kirkkojärvi
en Finlande plutôt que d’une énième discussion sur la durée des vacances
scolaires et de l'impact sur le salaire de profs qui ne croît plus en leur institution.
Cette vacuité idéologique et l’inadéquation totale entre les idées des politiques avec les attentes des Français et les problèmes de notre temps, ne peut mener
qu’à la montée des mouvements populistes de toute sorte. Face à ce vide, les écologistes devraient se positionner
comme le parti du futur, au carrefour des nouvelles tendances et concepts
visant à changer le modèle de la société. On en est bien loin et ce n’est pas
avec leur Etat-major actuel que l’on n’y parviendra.
Plutôt que d’attendre que les grands partis monolithiques
s’y mettent, il est temps de créer de nouveaux mouvements (citoyens ou partis)
qui change complètement la manière de réfléchir sur la société et de faire de
la politique. Un parti qui mettrait la création d’idées au cœur de son
fonctionnement. Le parti Nouvelle Donne ou le parti Pirate s’inscrivent dans cette lignée mais le concept
pourrait être poussé beaucoup plus loin.
Assembler l’existant pour fabriquer du neuf à l’aide
d’une vision fédératrice
L’habileté d’Apple n’est pas tellement dans l’innovation
pure mais plutôt dans l’art d’agencer parfaitement quelques vraies innovations
(souvent plus dans des principes d’interface très smart que dans de la
technologie) avec une multitude d’innovations qui existent déjà. Ce qui les
distingue des autres, c’est la vision et l’ambition très claire affichée au
départ en interne sur ce vers quoi ils veulent aboutir (« le téléphone
révolutionnaire qui fera oublier tous les autres ») et c’est cette vision
qui guide le travail de tous au quotidien pour aller chercher les meilleurs idées,
s’adjoindre les services des meilleurs spécialistes, racheter les meilleurs
brevets ou idées d’universitaires farfelues. Apple est un extraordinaire
assembleur et agenceur de talents, qui amène chacun à se surpasser. Un peu comme à la grande épopée de l'Aéropostale qui me sert éternellement de modèle.
Pour nos politiques et nos écologistes, ce devrait être la
même chose. Trop stressés de devoir tout réinventer dans un monde en
décomposition/mutation, ils choisissent le statuquo alors qu’il s’agirait
juste de détecter (ou de faire détecter) les signaux faibles dans les
tendances déjà en marche ou en expérimentation, et de les agencer pour proposer
de nouvelles formes d’organisation de la société. Comme ils ont peur d’échouer
dans cette mission et qu’ils ne veulent déranger personne dans la société de
peur de perdre un soutien/électeur, ils sont incapables d’afficher une ambition
et forcément ils n’attirent autour d’eux que des penseurs médiocres. C’est un
cercle vicieux et on tourne inexorablement en rond.
Travailler la vision pour ne pas être bloqué par les
conséquences à court-terme du changement
A chaque lancement de produits/concepts, Apple a souvent gêné
beaucoup de leurs plus gros donneurs d’ordres en rendant certains
produits/usages obsolètes. Mais souvent il s’est avéré que le nouvel espace de
créativité offert par Apple a produit plus d’opportunités pour ces acteurs que la défense de l’univers technologique dans lequel il faisait vivre leurs produits
éculés. Aujourd’hui avec le lancement de l’iWatch d'innombrables sociétés dans le monde
doivent réflechir à comment profiter de ce nouvel outil.
Pour les politiques il y a une vraie difficulté à aller
au-delà des critiques qui pourraient être adressées à court-terme, mais c’est
parce que la vision et le travail qui la sous-tend manquent de puissance.
Combien de projets de loi a-t-on vu être retirés dans l’urgence parce qu’ils avaient été insuffisament préparés sur des éléments de design pourtant
fondamentaux (compatibilité constitutionnelle par exemple) ?
Mettre l’humain au cœur du design pour maximiser
l’acceptabilité
Apple ne se limite à créer un incroyable concentré de
technologie, il place l’utilisateur au cœur de cette nouvelle expérience.
Beaucoup de concurrents d’Apple comme Nokia ont échoué à ce stade.
De la même manière qu’Apple met l’expérience utilisateur au
cœur de son design, les politiques devraient concevoir et proposer des
politiques qui mettent l’humain/le citoyen au cœur. Aujourd’hui c’est ce qu’ils ont
l’impression de faire en proposant des amendements pour satisfaire une multitude de
groupes d’influence, mais cela s’appelle le clientélisme. En voulant faire
plaisir à une multitude de « quelques-uns » ils se privent de l'opportunité de plaire
à tous.
Finaliser le design en travaillant l'aspect esthétique
L'aspect esthétique est d'une importance capitale et beaucoup proposent des produits ou des concepts très intéressants mais qui manquent de cette dernière composante. Les Navajos disent "créer de la beauté, c'est résister", j'y crois et c'est valable pour tout. A noter que beau, ne veut pas forcément dire quelque chose d'épuré, froid et minimaliste. Ca peut-être quelque chose de biscornu et rugueux, mais sa forme et son aspect doivent être pensés. S'arrêter avant cette étape, c'est se priver d'une grande partie de la puissance du concept politique ou produit développé.
Aider à se projeter, donner envie et faire rêver
Une fois que toutes les étapes ci-dessus ont été franchies
(et j’insiste là-dessus !), viens le temps de la communication. Apple
excelle dans cet exercice, grâce à de petits films très simples qui mettent en
avant les nouveautés, qui invitent le potentiel utilisateur à se
promener/projeter dans ce futur, et lui donne envie d’y aller, voir même de
contribuer à l’écosystème du produit pour les développeurs d’applications ou
fabriquants d’accessoires.
Aujourd’hui, au-delà du déficit de vraies idées, ce sens de la
narration/récit manque aux politiques. Ils sont incapables de nous décrire le
monde vers lequel ils souhaitent nous mener et du coup ils sont incapables de
fédérer les énergies qui permettraient de donner corps et d’enrichir cette
vision. Je rêverais d’un petit film aussi puissant que
celui réalisé par Apple pour l’Apple Watch et qui mette en avant les
principes de l’économie participative, les nouvelles monnaies, la permaculture...
Tout le monde aurait envie d’y aller. Je ne crois pas que les politiques en
soient aujourd’hui capables mais les initiatives se multiplient comme celle de
l’incroyable projet de film Demain de Cyril Dion et Mélanie Laurent qui justement va
nous montrer ces innovations en marche et qui a récolté en 60 jours plus de 400
000 euros de dons sur KissKiss Bank Bank (un record). Ca sort en 2015 et j’ai
hâte.
De mon côté, je travaille sur un projet similaire (j'en parlais en avril dans mon article "La Révolution bleue est en marche") visant à
montrer moi-aussi ces innovations dans un essai (probablement online) enthousiasmant
(il y aura des recoupements avec certains sujets traités par Cyril Dion dont le projet n'était pas engagé quand j'avais commencé le mien il y a un an) qui me servira aussi – si je trouve le temps et la force – de base documentaire
pour camper un gros roman situé dans ce monde futur qui nous tend les bras et
que nous risquons de rater si on prend les mauvais embranchements.
Cet été, j’ai découvert Nébuleuse des Ecorchés de Grégoire Domenach, un roman absolument
merveilleux paru en 2013 aux éditions L’Harmattan. C’est l’histoire d’un village de France, qui comme beaucoup
se vide de sa population, de son activité économique traditionnelle et de sa
vie, mais que quelques irréductibles n’ont de cesse de défendre. Ils défendent
en particulier sa rivière, source de plaisirs simples et d’eau fraîche, menacée
par une usine de produits chimiques située en amont du village et autour de
laquelle se noue toute l’intrigue. C’est une histoire de quinquas ou de sexagénaires, des
écorchés de la vie, qui confrontent leurs rêves et leurs désillusions. C’est un
livre sur l’amitié, l’amour, la mort, la trahison, les petits secrets,
l’engagement, la folie, mais surtout sur la lutte contre l’aigreur, ce
sentiment qu’il faut combattre car il gâche toute vie. À travers leur destin et celui de leur village c’est toute
la condition humaine qui est résumée.
Extraits :
À cause de ceux qui font semblant d’être triste, on ne
reconnaît plus ceux qui sont vraiment tristes. (...) On y buvait avec des hommes simples qui n’ont que
l’ironie de leurs yeux pour trinquer un peu.
(...) Assez des critiques qu’il recevait pour un retard de
quelques minutes parfois, de tous ces ordres donnés avec mépris parce que le
client serait prétendument roi, parce qu’ « il aurait payé et qu’il
aurait donc droit ». (...) Alors dans la nuit la plus calme, juste avant de sombrer
dans le sommeil, en plissant les yeux pour saluer l’amertume enterrée, Mermoz
se dit que vivre, c’était se relever. (...) Et quand Bariton s’insurgeait, on lui rétorquait qu’il
fallait bien nourrir le pays, et que l’usine produisait de l’emploi… Mais on ne
nourrit pas un pays, pas plus qu’on ne l’enrichit, il le sait. On l’intoxique. (...) Il s’accorda à penser que sa vie ne l’intéressait pas.
Elle n’était faite que de petits drames et de courtes joies du quotidien, qui
bataillaient tous deux sous les aléas de la chance. Une fourmi comme une autre,
dans une fourmilière qu’on ne voit pas, même du ciel. Il y avait autant de
façons de se réjouir que de se lamenter, voilà pourquoi il valait mieux marcher
un peu, regarder les vieux du village, et boire venu sous les platanes. Il n’y
a pas de raisons de vivre, il n’y a que de petites choses auxquelles on tient
terriblement.
Dans mon panthéon littéraire, je porte trois auteurs plus
haut que tous les autres : Saint-Exupéry, Bernard Tirtiaux et Henri
Vincenot. Le livre de Grégoire Domenach porte la marque de chacun de ces trois
grands. Ce n’est pas sûr que d’ailleurs il les connaisse, puisque Grégoire
Domeanch est né en 1989 et n’avait que 22 ans quand il a écrit ce livre. Comment peut-on écrire des choses aussi belles et aussi
profondes sur la vie à 22 ans ? C’est un grand mystère mais
incontestablement on voit là la marque des grands auteurs. Ce livre paru chez un petit éditeur n’a pas eu l’exposition
médiatique qu’il méritait. Puisse le bouche à oreilles faire connaître ce
chef-d’œuvre.
Aujourd’hui, 6 août, marque le triste anniversaire
d’Hiroshima. Il y a 69 ans, le 6 août 1945, Enola Gay, lâchait la première et avant-dernière bombe atomique
contre des populations humaines. Ce ne sont malheureusement pas les seules à avoir
explosé, puisque 2053 tests atomiques ont eu lieu dans l’atmosphère ou sous
terre depuis, comme le montre cette incroyable animation qui retrace toutes ces
explosions entre 1945 et 1998 (date normalement du dernier test réel avant le
passage à la simulation numérique).
En voyant cette vidéo, c’est la première fois que je réalise
la folie de cette guerre supposément froide. L’humanité est vraiment passée au
bord de l’implosion et malheureusement on a tendance à oublier l’importance de
cette menace qui sous-tend toujours les grands équilibres et déséquilibres
internationaux (voir par exemple mon
post sur la bombe iranienne et les otages français au Liban dans les années 80).
La situation en Iran, au Moyen-orient et la montée en puissance de la Russie
nous rappellent que cela relève du possible.
Je suis justement né en 1973, j'ai grandi en pleine guerre froide, et la
bombe atomique a longtemps fait partie de mes cauchemars récurrents, sans doute
animés par la volonté (inassouvie) de mon père de construire un abri
anti-atomique dans le jardin ! Je me rappelle notamment d’une nuit où
j’avais réellement vu/senti le feu nucléaire inonder de lumière le ciel chez
mes parents et submergeait la petite colline qui nous faisait face avant de
tout brûler (dont moi). J'ai ce souvenir viscéralement inscrit et je me dis qu'il faut tout faire pour éviter à nouveau le feu nucléaire.
L'ombre portée du risque nucléaire est présente dans toute l'intrigue des tomes 1 et 2 de Siècle bleu (bouclier antimissile, déroulement de l'action près des grands sites US nucléaires de Santa Fe ou Alamogordo). Afin d'expier cette vision du futur, j'avais décidé - après de longues réflexions - de commencer le tome 2 de Siècle bleu par un bombardement atomique. Pour moi l'ambition du livre fut alors de montrer qu'en commençant aussi bas, l'humanité pouvait quand même s'en sortir. Après avoir écrit ces chapitres, mes cauchemars atomiques se sont bizarrement arrêtés. De la même manière qu'après le 11 septembre mes cauchemars récurrents d'être dans un avion qui se crashe dans les tours d'une ville se sont arrêtés... Rassurez-vous je ne fais plus trop de cauchemars (à part des poursuites), donc tout va bien aller dans le futur :-)
Pour fêter l'anniversaire d'Hiroshima, voici les deux premiers chapitres qui traitent de cette explosion, en espérant que cela n'arrive jamais. Et également la musique qui a accompagné leur écriture : "The Sky was Pink" de Nathan Fake (remixé par Paul Kalkbrenner).
Jour 1, Plaines de San Agustin, Nouveau-Mexique,
États-Unis.
Lucy fut réveillée par une migraine intense. Il lui fallut
quelques instants pour se remémorer l’endroit où elle se trouvait : au cœur
d’une haute plaine du Nouveau-Mexique, à l’intérieur d’une voiture. Le moteur
tournait au ralenti. Une chaleur sèche et étouffante s’échappait du système de
ventilation. Elle baissa le chauffage et avala une gorgée d’eau minérale. Les
voyants du tableau de bord éclairaient le visage d’Abel, son mari, profondément
endormi. Elle regarda sa montre : il était presque six heures. À travers le
pare-brise, on ne distinguait rien. Le monde extérieur s’était évanoui.
Lucy avait besoin de se dégourdir les jambes et l’esprit.
Elle essaya d’ouvrir la portière, mais celle-ci lui résista. Elle donna un
léger coup d’épaule pour la débloquer, et sursauta quand une substance molle et
glacée lui glissa le long du bras. Il avait simplement neigé. Elle comprit
mieux pourquoi elle ne voyait rien : la voiture était recouverte d’une couche
de poudre blanche. La jeune femme enfila ses bottes, son blouson et sortit du
véhicule. Le ciel était clair à présent, les nuages avaient emporté ailleurs
leurs flocons. La Lune, nouvelle, n’était pas visible, mais les étoiles
scintillaient et éclairaient de leurs faibles feux la neige, qui s’offrait à
perte de vue dans ce cirque naturel. Il faisait froid mais Lucy se sentait
bien. Elle n’osait pas avancer de peur de souiller ce grand champ immaculé.
Une étoile filante traversa le ciel, phénomène rare pour une
fin d’automne. Lucy fit un vœu. La veille, Abel et elle avaient révélé au monde
un mensonge d’État sans précédent, mais les péchés des Hommes avaient
maintenant été lavés par la neige. Ils disposaient d’une feuille blanche sur
laquelle ils n’avaient plus qu’à écrire l’histoire dont ils rêvaient. Le Siècle
bleu imaginé par leur ami Paul Gardner. Tout était possible. Dans le silence de
la nuit, Lucy demeura immobile et savoura cet instant.
Elle fit quelques pas pour aller s’allonger dans la neige
fraîche. Elle ferma les yeux et se vit étendue au milieu de cette plaine de
coton, ses longs cheveux blonds dispersés autour de son visage. Elle eût voulu
que cette sensation de plénitude durât toujours.
Dans sa rêverie, le ciel noir s’illumina soudain. Les
étoiles disparurent. Les cimes des montagnes qui bordaient le plateau se
dessinèrent très nettement, comme éclairées par l’arrière. La lueur se fit de
plus en plus intense et, tel un tsunami, elle submergea les crêtes pour
déferler dans la plaine. Lucy se protégea les yeux. Elle ne rêvait plus. Le
plateau entier était inondé de cette lumière surpuissante.
Elle regarda en direction de la voiture. Abel était sorti.
Elle courut vers lui en se protégeant instinctivement le visage. Les yeux de
son mari s’étaient transformés. Il fixait cette lumière comme un enfant qui
défie le soleil.
Puis l’intensité de la lueur baissa. Alors seulement, ils
virent la Chose apparaître dans le ciel devenu rose. Une méduse. Une immense
méduse violacée qui s’élevait, au loin, derrière les montagnes, et qui traînait
sous elle des tentacules effrayants.
L’avènement du Siècle bleu serait plus difficile que prévu.
Jour 1, Four Corners, Arizona, États-Unis.
Kilchii, l’enfant rouge, se faufila jusqu’au lit de camp où
dormait Doli, sa grande sœur.
– Réveille-toi, chuchota-t-il. Il a neigé !
Doli, l’oiseau bleu, eut besoin de quelques secondes pour
sortir du rêve, si doux, qui l’enveloppait. Après les révélations de
l’astronaute Paul Gardner, la nuit précédente, leur père avait affirmé qu’une
ère nouvelle s’ouvrirait bientôt pour le peuple navajo.
– De la neige ? Comment le sais-tu, Kilchii ?
– J’ai regardé sur l’écran de contrôle. C’est tout blanc,
dehors.
Certains adultes étaient debout et discutaient dans la
grande cuisine. Mais dans le dortoir des enfants, chacun dormait à poings
fermés.
– Allez, viens Doli ! insista Kilchii en la tirant par le
bras.
Kilchii était un garçon de six ans, espiègle et
désobéissant. Doli, de trois ans son aînée, se montrait d’habitude plus
raisonnable. Depuis leur arrivée, la veille, dans cette montagne creusée et qui
formait un abri gigantesque, seul leur père Hozho était autorisé à sortir. Mais
comme la situation s’était améliorée, Doli pensa qu’il n’était plus si grave de
quitter le refuge. Elle aussi voulait jouer dans la neige. Son frère et elle
avaient l’âge où l’on ne se soucie de rien. Elle arrangea leurs couvertures de
manière à faire croire qu’ils étaient toujours couchés, ils enfilèrent leurs
habits puis, sur la pointe des pieds, se faufilèrent jusqu’au sas.
Ils actionnèrent le levier dissimulé dans le mur, comme ils
avaient vu Hozho le faire. Aussitôt, l’épaisse porte s’ouvrit. Ils traversèrent
un premier sas, puis un second. Une fois dehors, ils prirent une grande
inspiration. L’air froid de la nuit leur emplit les poumons. Même s’ils avaient
beaucoup aimé jouer avec les autres enfants dans l’abri, rien ne valait la
liberté. Chaussés de leurs peaux de cuir, Doli et Kilchii se mirent à courir
sur la fine couche de poudre blanche. Ils zigzaguaient en s’amusant des traces
qu’ils laissaient. La vie était belle, éternelle.
Derrière eux, le sas se referma automatiquement. Ils se
regardèrent, hagards. Ils ignoraient comment l’ouvrir. Tant pis. Le moment
venu, ils n’auraient qu’à tambouriner, et quelqu’un finirait bien par les
laisser rentrer. La punition serait rude, autant en profiter. Ils coururent
donc autour de la montagne jusqu’à la cascade qui jaillissait de la roche.
Celle-ci était partiellement gelée, mais l’eau de la rivière demeurait vive.
Pendant les beaux jours, les deux enfants y venaient souvent avec leur père. Le
petit Kilchii, très vif, s’était montré doué pour la nage. Ils trempèrent leurs
mains et s’arrosèrent d’eau glacée, riant aux éclats dans la nuit silencieuse.
Ils savouraient chaque instant.
Soudain, un sifflement fendit les airs et un objet de feu
vint s’encastrer à une vitesse vertigineuse dans l’une des collines voisines.
L’explosion fut très bruyante, mais le calme revint vite, à l’exception d’un
vrombissement lointain, qui persista. Doli et Kilchii avaient peur. Ils se
mirent à courir et se réfugièrent derrière des rochers.
Au milieu du ciel, à quelques kilomètres d’eux, un flash à
la blancheur du magnésium perça alors la nuit. Doli et Kilchii lui tournaient
le dos. Ils ne virent pas en direct sa lumière aveuglante, équivalente à celle
de cent soleils. Protégés par la pierre, ils survécurent à l’onde de choc qui
souffla tout sur son passage, mais la déflagration fit exploser leurs tympans.
La lumière dans le ciel se transforma peu à peu en une
immense boule de feu. Les deux jeunes enfants, pétrifiés, commençaient à avoir
très chaud.
Autour d’eux, la neige avait fondu. L’eau sur le sol s’était
mise à bouillir. La chaleur était devenue étouffante. Les habits clairs de Doli
avaient disparu, ceux de Kilchii, plus opaques, le couvraient encore. Le petit
garçon prit sa sœur par la main pour l’attirer dans la vasque où se déversait
la cascade. Doli resta immobile. Sa mâchoire grande ouverte semblait émettre un
cri, mais son frère n’entendait rien. Il vit que le large collier d’argent et
de turquoise de Doli lui brûlait la poitrine. Kilchii supplia sa sœur de le
suivre, mais elle ne bougea pas. Il dut plonger seul, et nagea jusque vers le
fond, qui était encore frais. Il retint sa respiration plus longtemps qu’il ne
l’avait jamais fait. La température de l’eau ne cessait d’augmenter.
D’inquiétantes lueurs multicolores en striaient la surface.
Au bord de l’asphyxie, Kilchii remonta, inspira une grande
bouffée d’air vicié, puis plongea encore. Lorsqu’il émergea à nouveau, il
s’arrêta un instant. Une lumière irréelle baignait un paysage de désolation. Il
chercha sa sœur sur la berge, mais ne trouva qu’un amas fondu d’argent et de
turquoise. Doli, l’oiseau bleu, s’était envolée.
Comme je vous l'écrivais la semaine dernière dans un
précédent message, les deux tomes de la saga Siècle bleu sont épuisés en version papier mais j’ai du coup repris les droits d’exploitation des livres auprès de l'éditeur.
En attendant de trouver un nouvel éditeur qui puisse publier le livre à un prix plus modique dans une version poche (ils étaient auparavant à 21
euros, ce qui est cher pour beaucoup), j’ai constitué une nouvelle version numérique du
livre.
Je suis donc heureux de pouvoir vous annoncer que Siècle
bleu et Ombres et Lumières sont disponibles depuis quelques jours dans toutes
les librairies Amazon du monde, au prix de 2.99 euros (précédemment mon éditeur
les proposaient à 14.99 euros). J’espère qu’ainsi que vous serez plus nombreux à
pouvoir découvrir ces livres et n'hésitez pas à partager cette information autour de vous !
Comme certains d’entre vous ont pu le constater, les deux
tomes de la saga Siècle bleu ne sont
plus disponibles à la commande par vos libraires. Depuis quelques mois le tome
2 était en effet épuisé et après plusieurs discussions infructueuses avec mon éditeur pour lancer une réimpression, nous avons finalement décidé communément de mettre fin à notre relation. A la suite de quoi j'ai repris les droits d'exploitation de mes livres.
Ce fut une décision difficile à prendre mais cela me permettra de poursuivre à
ma façon la distribution de ces livres qui comptent
énormément pour moi, et pour qu’ils touchent un public plus large. Je
remercie les éditions Hugo&Cie pour leur soutien, une autre étape va maintenant démarrer plus en ligne avec ma philosophie.
En attendant, les deux livres ne sont donc plus disponibles
à la commande ni en format papier ni en format électronique.
Réédition numérique très bientôt
Depuis quelques semaines, je prépare de nouvelles versions numériques de l’ouvrage et j’en ai profité pour corriger plusieurs erreurs qui figuraient dans la précédente version électronique. Je suis heureux de vous annoncer que les livres seront disponibles dans les jours qui viennent sur les différentes boutiques Amazon à un prix bien moindre que précédemment (14.99€ en numérique avec mon ancien éditeur...). Plus d'informations très bientôt.
Petit à petit, je mettrai également le livre en vente sur les autres librairies numériques (Apple, Fnac…) mais les formats sont complexes à gérer donc j'avance à petits pas.
Recherche d’un éditeur « Poche »
Dans l’immédiat, je suis surtout à la recherche d’un éditeur (éventuellement en auto-édition) qui
pourrait rééditer les livres dans un format poche, afin que le coût pour les
lecteurs devienne plus accessible (précédemment chaque tome en grand
format était à 21 euros, soit un ensemble à 42 euros ce qui était rédhibitoire
pour la plupart des lecteurs).
Si vous connaissiez des maisons d’édition susceptibles d'être intéressées, merci
de me contacter.
Disponibilité du tome 1
En récupérant mes droits, j'ai aussi négocié la reprise du stock d'exemplaires restants du tome 1 (plusieurs centaines, entièrement neufs, gardés précieusement dans un placard chez moi). Si vous souhaitiez un exemplaire dédicacé du tome 1, laissez-moi un message et je serais très heureux de vous en faire parvenir un exemplaire. Disponibilité des 2 tomes en occasion
Pour celles et ceux qui souhaiteraient toujours commander le
livre en format papier - et notamment le tome 2 - il me faudra du temps pour trouver un nouvel éditeur et rééditer les livres. Il reste des exemplaires d’occasion (souvent en très
bon état ou même neufs) disponibles sur des sites comme FNAC.com, chapitre.fr,
ebay.fr ou Amazon.fr. Encore désolé pour ces désagréments (qui me font perdre beaucoup de temps et m'ont considérablement retardé dans l'écriture de l'essai que je prépare) mais j'espère que tout sera résolu très bientôt pour permettre une plus grande diffusion de la Révolution bleue ! Amitiés bleues, Jean-Pierre.
Un petit livre intéressant vient de paraître aux excellentes
éditions « Les Liens qui Libèrent » : L’effondrement de la
civilisation occidentale. Sous ce titre
alarmiste, se cache un livre très intelligent écrit par Naomi Oreskes
(historienne des sciences à Harvard) et Erik Conway (historien à la NASA,
spécialiste des interactions entre politique nationale et recherche
scientifique). En 2012, ils avaient publié aux éditions du Pommier un excellent
essai « Les Marchands de doute » sur les fameux lobbys qui viennent
troubler le débat scientifique sur des questions scientifiques clés : le
tabac, le DDT, les pesticides, les OGMs....
Cette fois-ci, ils nous livrent une fiction (une chronique
dira-t-on). Ils se placent en 2393 et ils nous racontent l’effondrement de la
société occidentale au XXIè liée à la non-gestion de la crise climatique. Pour
eux, en tant qu’historiens du futur, le paradoxe est que nous savions et que
nous n’avions rien fait. Ils jugent que les scientifiques sont trop mous et qu’ils
ont obnubilés par le fait d’éviter à tout prix une erreur statistique de type I
(celle où l’on prédit qu’un phénomène est vrai alors qu’il est faux) au risque
de réaliser des erreurs statistiques de type II (celle où l’on prédit qu’un
phénomène est faux alors qu’il est vrai). Sur l’inaction, c’est clairement l’action
du lobby des énergies fossiles qui a conduit à des actions complètement
irrationnelles. Le positivisme et le dogme du tout marché ont aussi joué sur la
non-réaction.
Un chapitre particulièrement intéressant est intitulé
« la frénésie des énergies fossiles ». Un seul chiffre : entre
1992 et 2012, les émissions de CO2 ont augmenté de 38% (alors que les pays
signataires du protocole de Kyoto s’étaient engagés à réduire de 5% leurs
émissions sur cette période). Et voilà aussi l'extrait sur les gaz de schiste, épiphénomène dans l'histoire géologique de la Terre mais potentiellement dévastateur pour l'humanité s'il mettait un terme aux efforts de réduction des émissions de CO2...
Comment ces pays prospères – riches en ressources qui
auraient permis une transition en bon ordre vers une infrastructure à zéro
carbone net – justifiaient-ils l’expansion meurtrière de la production de combustibles
fossiles ? Ils stimulaient sûrement la montée du déni, qui brouillait le
lien entre changement climatique et production-consommation d’énergie fossile.
Ils entretenaient aussi une seconde illusion : le gaz naturel issu du
schiste pouvait offrir un pont vers les renouvelables ». Pensant que les
ressources traditionnelles en pétrole et gas s’épuisaient (c’était vrai, mais à
un rythme insuffisant pour prévenir la catastrophe du changement climatique) et
soulignant que le gaz naturel produisait moitié moins de CO2 que le charbon,
les dirigeants politiques et économiques – et même de nombreux climatologues et
« écologistes » - se sont persuadés que, sur les plans éthiques et
environnemental, promouvoir le gaz de schiste était une décision saine. Et ils en
ont convaincu leur mandant.
Mais lorsque le gaz est devenu bon marché, on l’a utilisé
de plus en plus pour le transport et le chauffage résidentiel, et les pertes
dans les réseaux de distribution ont annulé une bonne part des gains dans la
production d’électricité. Troisièmement, le calcul des avantages postulait une
substitution du gaz au charbon ; elle a effectivement eu lieu dans
certaines zones (notamment aux Etats-Unis et dans quelques pays européens),
mais dans d’autres (par exemple au Canada) le gaz a surtout replacé le
nucléaire et l’hydroélectricité. Dans bien des régions, le gaz bon marché est
simplement devenu une ressource énergétique supplémentaire pour satisfaire une
expansion de la demande, et ne s’est pas substitué à d’autres formes d’énergie
fossile. Avec la construction de nouvelles centrales thermiques au gaz, les
infrastructures fondées sur l’énergie fossile ont encore accru leur emprise et
les émissions mondiales totales ont poursuivi leur ascension. Lorqu’on disait
le gaz naturel avantageux pour le climat, on supposait qu’avec lui les
émissions nettes de CO2 allaient diminuer, mais il eût fallu pour cela, à court
terme, restreindre strictement l’usage du charbon et du pétrole, et, à long
terme, éliminer aussi le gaz. Quatrièmement, la plupart des analyses oubliaient
les effets rafraîchissants des aérosols issus du charbon : s’ils étaient
mauvais pour la santé humaine, ils avaient joué un rôle déterminant en
maintenant le réchauffement à un niveau inférieur à celui qu’il aurait déjà atteint
sans eux. Cinquièmement, et c’est peut-être le plus important, les prix
durablement bas des énergies fossiles, grâce au maintien des subventions et à
la non comptabilisation des coûts externes, sabotaient les efforts d’économie
d’énergie et déprimaient les marches émergent du solaire, de l’éolien et des
biocarburants (notamment les biocarburants liquides, cruciaux pour l’aviation).
C’est ainsi que le pont vers un avenir zéro carbone
s’est effondré avant que le monde l’ait franchi.
Comme il s’agit d’une fiction, on espérera néanmoins que l’humanité
sera moins bête que dans cet essai et finira par réagir.
Tiens, si ça peut faire réfléchir les gens, voici une vidéo
tournée hier à Novosibirsk en Sibérie où il régnait des températures de 38°C
avant qu’une pluie de grêle – ressemblant à la fin du monde – s’abatte sur la
plage.
J’ai grandi à Nice et l’une des mes attractions préférées
comme beaucoup de gamins de la côte était d’aller l’été à Marineland, le zoo
marin d’Antibes à quelques centaines de mètres de chez ma grand mère. Je me
rappelle avec émotion de ces spectacles acrobatiques de dauphins et d’orques,
animauxmerveilleux que je voyais
pour la première fois. Je me rappelle aussi des articles de Nice-Matin qui
relataient les naissances (rares), les décès (plus fréquents) et l’arrivée de
nouveaux spécimens. Les articles étaient toujours assez évanescents sur les
conditions de capture, mais cela avait l’air idyllique, la preuve : les
animaux semblaient voyager en première classe dans les cales d’un avion
gigantesque spécialement affrété.
Avec l’âge et quand j’ai commencé à m’intéresser à l’envers
de cette industrie, je découvrais que les filières de capture de dauphins et
orques étaient loin de ce que les parcs ou les médias locaux nous disaient. Sur le
Marineland d’Antibes, le blog « Les Dauphins » a fait un travail
remarquable. En particulier au début des années 2000, je découvrais le
documentaire « Earthlings » et je découvrais avec horreur ces scènes
des massacres de dauphins à Taiji etdu lien avec les circuits d’approvisionnement de la plupart des zoos
marins du monde entier (j’ai mis l’extrait en question d’Earthlings sur mon
site, avec d’ailleurs une superbe musique de Moby restée inédite). Profondément choqué, j’avais décidé
que les massacres à Taiji constitueraient la scène d’ouverture de mon premier roman Siècle bleu. Ces scènes du tome 1 consacrés aux
massacres de Taiji sont disponibles sur le
blog « Les Dauphins » qui avait consacré un dossier sur Siècle
bleu.
En 2011, je découvrais aussi le documentaire "A Fall from Freedom" qui décrit tous les circuits illégaux d'approvisionnement de SeaWorld : détournement d'embargo, faux papiers, conditions de détention transitoires exécrables... C'est juste ahurissant.
Dans le tome 2, Ombres et Lumières, j’avais donc décidé de régler mes comptes avec
SeaWord (cf. ci-dessous). Comme mon personnage principal Abel avait
fait ses études à San Diego, j’avais imaginé un autre personnage, Brian Button,
l’un de ses amis soigneur-dresseur à SeaWorld qui l’aiderait lorsqu’Abel serait
devenu ennemi public numéro 1. En effet, il y a une grande différence entre les
soigneurs-dresseurs (qui s’efforcent en général de faire supporter le plus
possible la captivité aux animaux) et la direction du parc qui cache
allégrement la vérité à ses employés, notamment sur le passé des animaux qu’ils
côtoient dans leur bassin… C’est très dangereux mais c’est une réalité qui a
parfois des conséquences tragiques, comme celle de la mort de la dresseuse Dawn
Brancheau à SeaWorld Florida en février 2010 ou d’Alexis Martinez à Loro Parque
aux Canaries.
Ce soir Arte diffusait pour la première fois en France le
documentaire « BlackFish » qui relate ces évènements et qui a été de
multiples fois primé. Vous pouvez encore le visionner pendant 7
jourssur Arte+7. Je ne l’avais
pas encore vu et je l’ai trouvé exceptionnel. On y apprend que Tillikum,
l’orque qui a dévoré Dawn Brancheau, avait déjà tué un dresseur dans un autre
parc (SeaLand) dans lequel il avait été « élevé » dans des conditions
atroces. Les dresseurs de Sea Word Florida l’ignoraient totalement
mais savaient que cet orque ne se comportait pas normalement. Je ne vous en dis
pas plus, regardez ce documentaire qui a causé un mal fou à SeaWorld et qui
permettra peut-être de ne plus avoir d’orques dans les zoos marins.
Comme j’ai récemment repris les droits de mes livres, voici
l’un des passages qui se passe à SeaWorld dans Ombres et Lumières (et qui ne trahit pas l’intrigue). Cela n'aura pas eu le même impact que BlackFish, mais c'est ma petite pierre pour détruire l'édifice.
Jour 5, SeaWorld, San Diego, Californie, États-Unis.
Dans le grand bassin qui leur était réservé, les dauphins
jouaient. Les gradins étaient vides. Seuls deux hommes, assis à l’ombre,
s’obstinaient à rester là. Ils ne comprenaient rien au manège auquel ils
assistaient. Le show quotidien était terminé et pourtant, sous l’eau, le
spectacle continuait. Les dauphins effectuaient encore des acrobaties. Ils créaient
des cercles de bulles, qu’ils maniaient comme des cerceaux selon des
chorégraphies sans cesse renouvelées. Brian Button, leur soigneur-dresseur,
participait comme chaque jour à ce ballet aquatique. Depuis plusieurs heures,
il avait oublié qu’il était un humain. Ses collègues de SeaWorld l’appelaient «
Homo delphinus ». C’était le personnage le plus curieux que les deux agents du
FBI aient eu à surveiller de toute leur carrière.
Brian Button était né à San Diego. Du jour où ses parents
l’avaient emmené à SeaWorld, une relation très particulière s’était nouée entre
les dauphins et lui. Il ne se sentait bien qu’à leur contact. Adolescent, il
avait fréquenté le parc aussi souvent qu’il le pouvait et s’était mis à lire
tout ce qui existait sur l’anatomie, le comportement et le dressage de ces
animaux splendides. Il avait également commencé à pratiquer la natation,
l’apnée et le yoga. Remarqué par les dresseurs, il avait effectué des stages à
SeaWorld durant toutes ses vacances scolaires, et s’était efforcé chaque fois
de rendre les conditions de captivité des dauphins aussi heureuses que
possible. Parallèlement, il avait développé un intérêt plus général pour
l’océan et effectué de brillantes études à l’institut d’océanographie Scripps,
voisin de SeaWorld. C’est là-bas qu’il avait fait la rencontre d’Abel.
Pendant cette période, Brian avait poursuivi ses stages à
SeaWorld et s’était lié particulièrement à Daisy, une jeune femelle dauphin qui
venait d’arriver du Japon. D’une beauté rare et dotée d’une intelligence hors
du commun, Daisy était devenue très vite la favorite des spectateurs. Mais elle
avait une faiblesse : elle pouvait devenir folle lorsqu’elle apercevait la
couleur rouge.
Ce fut Abel qui orienta Brian vers le secret de Daisy. Il
lui parla des massacres, peu connus du public à cette époque, perpétrés à Taiji
au Japon. À Taiji, la plupart des cétacés capturés étaient abattus pour leur
viande, et les plus beaux spécimens préservés pour les delphinariums. Ceux-là
constituaient de loin la part la plus profitable du commerce : un dauphin
pouvait se vendre plusieurs centaines de milliers de dollars, une orque
plusieurs millions. Selon des témoignages recueillis par Abel, ce marché était
tenu en partie par les yakusas, qui
figuraient parmi les syndicats du crime les plus puissants de la planète. Vu
sous cet angle, on comprenait mieux l’obstination de certains Japonais haut
placés à maintenir ce rituel sanguinaire.
Brian, qui ne s’était jamais intéressé à l’aspect marchand
de son métier, s’était renseigné à son tour. Le parc faisait en effet appel à
un mystérieux intermédiaire qui se procurait les dauphins au Japon, mais aussi
aux îles Salomon. Après vérifications, Daisy venait bien de Taiji. Elle avait
dû nager de longues heures dans le sang de ses parents et de sa horde, avant
d’être acheminée vers SeaWorld. Sur la base de ce diagnostic, Brian avait conçu
une thérapie et il était quasiment parvenu à libérer l’animal de sa phobie.
Lorsqu’il avait appris qu’Abel était à la tête de Gaïa, il
n’avait pas été surpris. Il avait deviné aussitôt que son ami était victime
d’une machination. Cette histoire de bombe était rocambolesque ! Il ne voyait
cependant pas ce qu’il pouvait faire pour l’aider, d’autant plus qu’on le
suivait depuis maintenant plusieurs jours. Se sentant inutile et découragé,
Brian s’était réfugié avec ses dauphins, loin de toute cette violence.
Daisy était sa vie. À la fin de ses études, il aurait pu se
lancer dans une carrière d’océanographe, et observer des dauphins en liberté,
mais il avait opté pour un simple poste de soigneur-dresseur à SeaWorld. Le
salaire proposé était très modeste, et le directeur du parc s’était senti gêné
vis-à-vis de lui. Le jeune homme lui avait répondu qu’il n’avait besoin que
d’une seule chose : s’occuper de Daisy.
Le directeur lui avait alors confié la responsabilité du
bassin des dauphins, mais aussi de leurs numéros. C’était la partie la plus
ingrate de son travail. Depuis leur création, Les parcs SeaWorld se
présentaient non pas comme des instituts océanographiques, mais comme des parcs
d’attractions où les animaux exécutaient des tours loufoques pour distraire les
spectateurs. Peu de gens le savaient, mais SeaWorld avait été fondé par le plus
grand fabricant de bières américain. Chaque jour, Brian devait donc enfiler un
costume cousu de plumes multicolores et effectuer des cascades, pendu à des
filins, tandis que des perroquets volaient autour de lui. La chorégraphie
voulait symboliser la communion entre le monde de l’eau et celui de l’air. Blue
Horizons, le show imaginé quelques années auparavant par des spécialistes de
Broadway, était un condensé de tous les clichés. Les dauphins n’y occupaient
plus qu’un rôle marginal et grotesque.
Brian avait envisagé de quitter le parc, mais il n’avait
jamais pu se décider à abandonner Daisy. À chaque représentation, pendant
l’heure que durait le calvaire, il faisait donc corps avec les dauphins. Seule
comptait pour lui la séance de nage libre qui suivrait le spectacle. La
nouvelle équipe de direction, nommée par un fonds d’investissement, ne lui
avait pas encore ôté ce privilège. Pendant ces heures merveilleuses, son corps
ondulait avec ceux des dauphins et il pouvait effectuer ses « recherches ». À
contre-pied de la communauté scientifique, il avait fait siennes les paroles du
plongeur Jacques Mayol, dont la vie avait inspiré le film Le Grand Bleu :
Presque tous les « chercheurs », hélas, sont obnubilés
par les chiffres, les codes, les symboles. Conséquemment, pour eux, une
communication entre les membres d’une espèce ou ceux d’espèces diverses, ne
peut être basée que sur un système, un code, un « langage ». Ils n’ont pas
encore compris – et cela dit sans vouloir faire de la poésie – que le langage
le plus expressif est celui du regard et du cœur, et que la pensée pure qui est
incommensurable, peut être transmise sans le véhicule grossier, élémentaire, et
mal-pratique du vocabulaire.
Brian avait donc décidé de ne rien apprendre aux dauphins
mais, au contraire, de pénétrer dans leur monde. Ils communiquaient par le
langage du corps et par le chant. Avec Daisy, il était même allé encore plus
loin, en élaborant un mode de communication proche de la télépathie. On disait
de ces deux-là qu’ils étaient en lien permanent, et que le dresseur pouvait
faire exécuter au dauphin tout ce qu’il voulait. Brian, cependant, demeurait
très discret sur la nature de ses expérimentations, qui auraient intéressé au
plus haut point les militaires américains. Abel était l’un des rares à en
connaître la teneur.
Aujourd’hui paraît l’ouvrage collectif « Le nouvel art des Co » auquel j’ai été invité à participer. Il est publié par l’équipe de l’excellente
revue Décisions Durables.
Cet ouvrage explique en des mots simples tous les
concepts de l’économie collaborative : covoiturage, coworking,
crowdfunding, crowdsourcing, habitat coopératif, fablab… Au-delà des
explications vivantes et didactiques, le livre propose aussi mêler à la
description de ce que pourrait ce futur souhaitable des fictions littéraires. Huit
nouvelles inédites accompagnent donc cet essai dont une de votre serviteur. Elle est intitulée : « Les Gardiens de l’Encyclopédie ».
C’est la première fois que j’écris une nouvelle et l’exercice
m’a beaucoup intéressé, même si d’habitude j’ai plutôt besoin de 500 pages pour
développer mes idées et mes intrigues ! Sans vous en dévoiler l’intrigue, la nouvelle parle de
Wikipedia, de hacking, d’intelligence artificielle et de trading à
haute-fréquence (je l’ai écrite l’an dernier, bien avant la sortie de l’excellent
livre Flashboys de Michael Lewis qui a conduit à un immense débat populaire aux Etats-Unis sur
ce thème).
J’ai l’honneur de partager cet ouvrage collectif avec des
piliers de l’économie collaborative qui se sont aussi laissé au jeu de la
nouvelle : trois membres du réseau OuiShare : Benjamin Tincq (le co-fondateur
de OuiShare), Arthur de Grave et Diana Filippova, ainsi qu’Etienne Hayem (le
créateur de Symba, la future monnaie complémentaire d’île de France) et Loïc
Fel, co-fondateur de l’association COAL (Coalition pour l’art et le
développement durable).
(*) OuiShare est une
communauté internationale rassemblant les citoyens, acteurs publics et
entreprises oeuvrant pour la transition vers un système économique et social
plus juste et plus durable, basé sur le partage, l’ouverture et la
collaboration. Ils ont organisé début mai à Paris le OuiShare Fest qui fut un grand succès.