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lundi 7 septembre 2009

Les économistes ont-ils perdu le bon sens ?


Dans un article intéressant paru dans Le Monde hier (reproduit à la fin de ce post), l'excellent Frédéric Lemaître s'interroge sur l'incompétence de nombreux économistes révélée par la crise. Je partage complètement ce point de vue et je le dis d'autant plus volontiers que j'ai moi-même suivi une formation en économie (après mes études d'ingénieur). On nous fait croire que l'économie est une science, ce qui du coup paraît rassurant pour les citoyens. Or ce n'est pas le cas. Ce n'est au mieux qu'une boîte à outils, certes intéressants mais rudimentaires. Et beaucoup plus qualitatifs que quantitatifs.


Il faut se rendre en effet à l'évidence : l'économie mondiale qu'analyse les économistes est un phénomène qui résulte de la somme des activités humaines, et ses tenants et aboutissants échappent à tout le monde. C'est un système extrêmement complexe que personne ne comprend ni ne maîtrise. Nous avons enfanté un Golem que nous ne pilotons plus (c'est pas très malin et il faudra y remédier).



Il faudrait donc considérer cette discipline avec humilité et non pas avec impertinence et aplomb comme le font certains. Nous ne sommes qu'aux balbutiements de la compréhension du système économique mondial et l'accélération/complexification connue depuis 20 ans fait que plus personne ne sait vraiment où on va (les quelques-uns qui le savent ou pourraient le savoir n'ont aucun intérêt à le dire). Le seul moyen de s'en sortir c'est de revenir à des principes de base (du genre "un sou est un sou") mais les choix économiques de ces dernières décennies semblent ne pas avoir été guidés par la raison. Ce que je vois, c'est que l'endettement a gangrené toute la société (individus, entreprises, municipalités, régions, Etats), et qu'une grande partie de la croissance que nous avons connue dans le passé était financée par ce recours au crédit (utile parfois mais pas dans de telles mesures) et qu'une grosse partie de ces investissements ne seront absolument pas créateurs de valeur dans la durée. Les générations futures vont donc payer cher la soit-disant croissance des 20 dernières années. Et malheureusement on aura du mal à remettre les compteurs à zéro pour tout le monde, donc il va falloir vivre avec ce lourd fardeau.


Chez les paysans, on disait bien qu'il fallait craindre l'emprunt comme la "tire" (le vol). Le fameux André Piatier (directeur d'études à l'Ecole Pratique des Hautes Etudes, ancêtre de l'EHESS) avait dit à mon père que l'économiste qu'il vénérait le plus était Antoine Pinay. Pinay n'était pas économiste de formation, mais chef d'une petite entreprise, plus précisément d'une tannerie à Saint-Chamond. Pour lui la comptabilité de l'Etat n'était pas différente de celle de sa société, et il avait bien raison. Celui qui fut l'architecte sous de Gaulle du passage au nouveau franc avait justement dit à Piatier que "l'économie c'était du bon sens et de l'amour". Pinay avait en effet un bon sens légendaire, qui lui faisait dire par exemple que l'on ne dépense pas plus que les recettes rapportent. Regardez par exemple aussi cette courte interview datant de janvier 1980 sur les archives de l'INA de Pinay par Jean-Claude Bourret sur la hausse du prix de l'or. La dernière phrase est vraiment limpide. Ce bon sens semble aujourd'hui une valeur oubliée. Revenons-y !


Si Pinay voyait le projet de budget de l'Etat 2009, il se retournerait dans sa tombe. 100 milliards d'euros de déficits ! Heureusement que l'on utilise la supercherie d'exprimer le déficit en pourcentage du PIB et non plus en pourcentage des recettes. En effet le PIB France est grosso modo 4 à 5 fois plus élevé que les recettes de l'Etat, donc quand on parle de 6 ou 7% de déficit, cela fait en un déficit ramené aux recettes (la seule métrique qui ait un sens) de 25 à 30%. Je ne sais pas quel économiste a eu l'idée de génie d'utiliser le PIB comme métrique mais c'est un malfrat. On n'a qu'à utiliser le PIB américain ou chinois ou de l'humanité tant que l'on y est ?!! Cette brillante idée doit certainement nous venir de Bruxelles où les mauvais économistes sont légion. Un chef d'entreprise qui gérerait de façon raisonnée une entreprise qui perd 25% de son chiffre d'affaires, demanderait à tout le monde de se serrer la ceinture. Au lieu de ça, chez nous en France on fait comme si c'était normal, passager et que tout allait bien. Tout ça parce que des élections régionales arrivent dans 6 mois. Mais où va-t-on ? Un politique n'a plus le droit d'annoncer de mauvaises nouvelles ?
A ma connaissance, l'économie est par ailleurs le seul domaine des sciences, où certains chercheurs se prétendent compétents dans tous les pans de leur discipline. En mathématiques, jamais un spécialiste de la théorie des nombres ne s'exprimera sur les dernières avancées pour la résolution d'équations différentielles stochastiques (à part peut-être Terence Tao, un génie dont je vous parlerai un de ces jours). Le mathématicien dira qu'il ne sait pas. L'Economiste lui se mettra à parler et à affirmer ! Les spécialistes de l'économie du développement s'exprimeront donc allègrement sur l'inflation et inversement. Rares sont ceux qui ont l'honnêteté de se déclarer incompétent. Par définition, comme Monsieur Jourdain, les économistes doivent être savants sur toutes les questions alors que souvent leurs points de vue ne valent guère plus que l'avis de Madame Michu sur la météo. Je le vois tous les jours dans mon domaine (l'économie de l'énergie). La plupart des économistes ont une vision complètement théorique, partielle et édulcorée de ce que sont les marchés, et c'est bien là le problème car les marchés sont la clef pour comprendre la folie du monde. Le marché n'est pas forcément mauvais tant qu'il est une extension naturelle du commerce, mais on a ces dernières années fait rentrer des choses dans les marchés qui n'ont rien à voir avec le commerce. La main invisible s'est transformée en coup de poing dans la gueule et les économistes ne s'en sont pas aperçu.


En faisant croire aux dirigeants qu'ils sont compétents sur tout, certains économistes leur ont donné des conseils désastreux (je voudrais bien que dans 5 ans on analyse les effets keynésiens du plan de relance ou du grand emprunt de Sarko...). Ils ont été incapables de comprendre/anticiper les dangers de la dérive du système financier et encore moins d'en avertir les politiques, car chez les économistes il est beaucoup plus dangereux pour sa carrière de prévoir une crise qui n'arrive pas que l'inverse. Le droit à l'erreur est largement permis dans cette profession (car c'est compliqué l'économie !), mais on n'aime pas les Cassandre. Les économistes doivent être des optimistes. Par ailleurs, la moindre remise en cause du système qu'ils sont sensés analyser pourrait remettre en cause le système qui les rémunère. Là, on est aux antipodes de l'objectivité et de la liberté nécessaire à l'exercice de la science. Je ne dis cependant pas que les économistes sont responsables de la crise actuelle, qui est plutôt dûe à un laxisme des Etats (conseillés par de mauvais économistes ?) et des régulateurs, une recherche du profit irréaliste des actionnaires, mais surtout à une profession financière qui a créé un commerce d'actifs toxiques qui n'auraient jamais dû voir le jour. Voir à ce titre, mon post de janvier dernier, les nénuphars de la City, où je m'attaquais à ces inconscients de la finance.


Il y a heureusement encore beaucoup de bons économistes, mais en général ce sont ceux qui se savent se taire (j'aime par exemple beaucoup les travaux d'André Orléan du CEPREMAP et je vous conseille la lecture de son papier "De l'euphorie à la panique : penser la crise financière" ou les chroniques d'Ivar Ekeland dans le magazine Pour la Science, comme celle du mois d'août 2009 : comment profiter des pauvres, ou celle de septembre sur la définition actuelle pernicieuse du concept d'actionnaire : mauvaises actions). Ceux qui parlent tout le temps et sur tout, ne valent pas mieux que les astrologues qui conseillaient les cours d'antan.


Voilà, c'était mon coup de gueule du jour. On n'est pas bien avancé pour autant car qui va du coup nous proposer le nouveau système économique dont l'humanité a besoin pour organiser son "petit monde" ? On attendait beaucoup des leçons de la crise, mais pour l'instant on ne voit rien venir. L'humanité continue dans sa course folle. Il faudra que ça aille plus mal. D'une certaine façon tant mieux, car ça arrive.


Analyse

La crise remet en cause le savoir et le statut des économistes, par Frédéric Lemaître

LE MONDE 04.09.09 13h32 • Mis à jour le 04.09.09 13h32


N'en déplaise aux républicains que nous sommes, c'est à la reine d'Angleterre que nous devons la question la plus pertinente posée jusqu'ici sur la crise financière. "Comment se fait-il que personne ne l'ait prévue ?", a-t-elle demandé, fin 2008, lors d'une visite à l'influente London School of Economics. La question eut le mérite d'ouvrir outre-Manche un débat public qui, chez nous, n'a malheureusement pas encore émergé.


Il a fallu plus de six mois pour qu'un groupe d'éminents économistes britanniques fasse parvenir la réponse à Buckingham Palace, mais, depuis juillet, la reine sait. Elle sait que "l'échec à prévoir la date, l'importance et la gravité de la crise et à endiguer celle-ci, bien qu'il y ait de nombreuses causes, était surtout un échec de l'imagination collective de nombreuses personnes brillantes, dans ce pays et à l'étranger, à comprendre les risques du système, dans son ensemble". D'autres ont été moins diplomates. Pour Paul Krugman, Prix Nobel d'économie 2008, ces trente dernières années, la macroéconomie "avait au mieux été spectaculairement inutile, au pire carrément nuisible", selon des propos rapportés par The Economist (du 16 juillet).

Il est dommage qu'un tel débat soit réservé aux initiés. Après tout, les économistes constituent sans doute la profession qui a le plus d'influence sur les hommes politiques et donc sur nos vies. Depuis deux siècles, ils tentent de nous convaincre que leur discipline est aussi sérieuse que la physique ou la chimie. Et si Alfred Nobel n'avait pas prévu de lui décerner de prix, la Banque de Suède a obtenu en 1968 le droit de créer le "prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d'Alfred Nobel" vite devenu le "Nobel d'économie". Pour les intéressés, rien de plus normal. Le dernier ouvrage de Pascal Salin, enseignant à Paris-Dauphine et libéral convaincu, en dit long sur l'état d'esprit de la profession. Son titre ? L'économie ne ment pas (Fayard, 2008). (commentaire de JP Goux : l'auteur de ce livre n'est pas Pascal Salin mais Guy Sorman) Son fil conducteur ? "L'économie est une science ; son objet est de distinguer entre les bonnes et les mauvaises politiques." Parmi les dix vérités établies : "La création de marchés financiers complexes a conduit à des progrès économiques véritables. Cette sophistication financière a facilité la répartition mondiale des risques, permettant ainsi un plus grand nombre de prises de risques, ce qui amplifie l'innovation."

On sourit, mais, jusqu'à la crise, cette idée était assez communément partagée. De même, bien peu remettaient en question la sacro-sainte efficience des marchés. D'où les théories libérales appliquées un peu partout depuis une trentaine d'années. Et des partis pris, comme l'obligation faite par le FMI et l'OCDE aux pays émergents de libéraliser les marchés de capitaux. Pourtant, comme le remarque Francis Fukuyama dans la revue The American Interest (septembre), "le secteur financier asiatique est l'un des moins libéralisés, mais cela ne l'a pas empêché de réaliser depuis trente ans des taux de croissance jamais atteints".

Logiquement, la crise devrait au moins remettre en cause la macroéconomie et l'économie financière. La première a manifestement trop cru à l'efficience des marchés et est restée obnubilée par l'inflation sans voir la bulle des actifs financiers. La seconde, elle, est accusée d'avoir négligé la réalité. "Une grande partie de la littérature (économique) contemporaine est progressivement passée sous le contrôle de purs mathématiciens, plus préoccupés de théorèmes que de l'analyse du réel", déplore l'économiste Maurice Allais dans la revue Economie politique (été 2009) avant de rappeler que "c'est seulement dans la voie d'un immense effort de synthèse que les sciences sociales peuvent aujourd'hui réaliser de grands progrès".

Mais les critiques vont au-delà. Formés pour la plupart durant les "trente glorieuses", les économistes n'ont pas encore analysé l'importance prise par la finance dans les économies développées. Quand une banque est-elle réellement "trop grosse pour mourir" ? Quand fait-elle vraiment courir un risque à l'ensemble du système financier ? Quelle est la rémunération optimale d'un trader ? Est-il logique que, dans les pays occidentaux, près de la moitié des profits des grandes entreprises mondiales soit aujourd'hui réalisée par des institutions financières qui ne créent pas de richesses, stricto sensu ? Les marchés peuvent-ils s'autoréguler ou sont-ils intrinsèquement instables (thèse de l'économiste français André Orléan) ?

A ces questions, les économistes apportent peu de réponses convaincantes. Pourquoi ? Dans sa revue, Francis Fukuyama remarque : "De nombreux économistes et professeurs de finances de business schools travaillent pour des banques d'investissement et des hedge funds, les aidant à élaborer des modèles complexes qui, rétrospectivement, se sont révélés inadéquats à prévoir les risques. Par là même, ils ont un intérêt personnel dans le succès du secteur financier qui n'est compensé par aucune incitation à penser que le secteur, dans son ensemble, détruisait davantage de valeur qu'il n'en créait." Une critique qui s'applique à nombre d'économistes français influents, la composition du Conseil d'analyse économique en témoigne. D'où peut-être le silence de la profession.

Courriel : lemaitre@lemonde.fr.


Frédéric Lemaître (Rédaction en chef)

Article paru dans l'édition du 05.09.09

dimanche 15 février 2009

Le passé ne reviendra pas

Je vous soumets un article remarquable du journal Le Monde signé par Hervé Kempf. A lire, et à méditer. Les remèdes à la crise proposés par les différents Etats n'ont pour seul objectif que de revenir au "monde d'avant", alors que justement l'Humanité a une extraordinaire opportunité pour inventer un monde nouveau. Où sont passés les philosophes, les politiques et les sociologues, qui pourraient inventer une société capable de vivre dans un monde fini ? Pourtant les idées sont là, dans les ONG, dans la blogosphère, il faut juste les mettre en musique. Le salut viendra donc sûrement de la société civile (et non pas des supposées "élites") qui proposera elle-même les moyens de s'en sortir. Il existe en effet une myriade de mouvements (comme l'association WorldChanging aux Etats-Unis, la revue Nouvelles Clés en France ou la Revue Durable en Suisse) qui réfléchissent à ce nouveau futur qui ne ressemblera pas au passé. L'Humanité doit entamer sa mutation. Nous devons passer du statut de "passager" du vaisseau Terre au statut d'intendant.

Le passé ne reviendra pas, par Hervé Kempf

LE MONDE | 14.02.09 |

Attention, le discours qui suit est radicalement contraire au discours dominant. Respirez...

Trois idées :

1. La crise économique est une bonne nouvelle. Imaginez ce qui serait arrivé si le produit intérieur brut (PIB) de la Chine avait continué à croître de 10 % l'an, celui des Etats-Unis de 5 %, celui de l'Europe de 2,5 %. Les émissions de gaz à effet de serre auraient rapidement atteint le seuil faisant basculer dans l'irréparable le changement climatique ; l'effondrement de la biodiversité se serait accéléré, précipitant la société humaine dans un chaos indescriptible. En stoppant cette croissance folle du PIB mondial, la "crise économique" permet d'atténuer les assauts de l'humanité sur la biosphère, de gagner du temps et de réfléchir à notre réorientation.

2. La crise, sinon son moment, était prévisible pour les Etats-Unis mais aussi pour la Chine. L'auteur de ces lignes écrivait en 2006 : "Nous sommes entrés dans un état de crise écologique durable et planétaire. Elle devrait se traduire par un ébranlement prochain du système économique mondial. Les amorces possibles pourraient s'allumer dans l'économie arrivant à la saturation et se heurtant aux limites de la biosphère : un arrêt de la croissance de l'économie américaine, minée par ses trois déficits géants, de la balance commerciale, du budget, de l'endettement interne. Comme un toxicomane qui ne tient debout qu'à coups de doses répétées, les Etats-Unis, drogués de surconsommation, titubent avant l'affaissement ; un fort freinage de la croissance chinoise, sachant qu'il est impossible qu'elle tienne durablement un rythme de croissance annuel très élevé. Depuis 1978, la Chine a connu une croissance annuelle de son économie de 9,4 %. Le Japon est un précédent à ne pas oublier : vingt ans de croissance stupéfiante, puis l'entrée en stagnation durable au début des années 1990." Veuillez pardonner ce rappel. Il ne vise qu'à asseoir le pronostic que voici : l'économie mondiale ne "repartira" pas comme avant, la croissance mondiale du PIB ne reviendra pas à 5 %, l'expansion très rapide de la Chine et de l'Inde est finie. Il nous faut dessiner un monde nouveau, une autre économie, une autre société, inspirés par l'écologie, la justice et le souci du bien commun.

3. Que faire ? Arrêter de singer Keynes et de se croire en 1929 quand on est en 2009 : la dépense, l'endettement, l'inflation, ne sont pas la solution. Replâtrer l'édifice ne réparera pas des fondations ruinées. Il importe au contraire d'opérer une redistribution de la richesse collective en direction des pauvres ; l'outil pourrait en être le revenu maximal admissible (RMA). La réduction de l'inégalité aidera aussi à changer le modèle culturel de surconsommation, et rendra supportables les baisses nécessaires et inéluctables de la consommation matérielle et de la consommation d'énergie dans les pays riches. Autre exigence : orienter l'activité humaine vers les domaines à faible impact écologique, mais créateurs d'emploi, et où les besoins sont immenses : santé, éducation, culture, énergie économe, agriculture, transports collectifs, nature.

Facile ? Non. Mais plus réaliste que de croire possible le retour à l'ordre ancien, celui d'avant 2007.

mardi 20 janvier 2009

Les nénuphars de la City


J’ai eu l’occasion d’assister la semaine dernière au « London City Debate », dîner de gala annuel de la puissante FOA (« Futures and Options Association », c’est-à-dire l’association des professionnels des produits dérivés), qui réunit le gratin de la finance londonienne. Autant vous dire que le moral n’était pas au beau fixe. Au cours de ce dîner, une motion est proposée au public et 4 intervenants prestigieux plaident en faveur ou contre cette motion. Les échanges prennent la forme d’un débat dit « contradictoire », dans le plus pur style oxfordien, où chacun expose ses arguments et son raisonnement. Après les interventions des différents orateurs le public vote.

Cette année, la motion débattue était justement : « Est-ce les services financiers sont responsables de la crise actuelle ?». On assista donc avec intérêt à l’auto-procès de la City. Le résultat est intéressant car seulement 53% des présents ont voté « Oui ». Un pourcentage plus élevé aurait été plus rassurant car la motion ne précisait pas que les services financiers étaient les « seuls » responsables, mais l’on ne peut pas demander à cette industrie de scier la branche sur laquelle elle est assise. C’est bien là une partie du problème. Ceux qui défendaient le « Non », on fait valoir tour à tour : la responsabilité des politiques qui ont poussé les banques à prêter à risque, des régulateurs, des investisseurs, des scientifiques qui ont conçu des modèles erronés, des agences de ratings…, d’autres ont tout simplement nié l’existence d’une crise suffisamment grave pour envisager à une remise en cause du système actuel. Enfin certains se sont hasardés à indiquer que comme la finance avait par le passé amené des choses très positives (développement du commerce international, accompagnement de la croissance), il était aberrant de critiquer son bien-fondé. C’est stupéfiant, mais ces arguments fallacieux ont une grande valeur psychologique et sociologique pour déterminer l’origine de la crise actuelle.

Certes les financiers ne sont pas les seuls responsables de la crise, mais ils en ont été indubitablement les chefs d’orchestre pour certains et les exécutants silencieux pour la plupart. Leur attitude m’évoque toujours la fameuse expérience de Stanley Milgram sur l’obéissance et la responsabilité collective.

Au début des années 60, ce chercheur de l’université de Yale a cherché à estimer à quel point un individu peut se plier aux ordres d'une autorité qu'il accepte, même quand cela entre en contradiction avec son système de valeurs morales et éthiques. Sous le contrôle d’un soi-disant docteur, les cobayes ont injecté des doses quasi mortelles (mais heureusement simulées) à d’autres faux cobayes. Cette expérience a d’ailleurs récemment été rééditée et ses résultats ont été confirmés.

Les traders à qui l’on promettait des bonus faramineux se doutaient forcément compte de la toxicité des produits sur lesquels ils intervenaient, mais sous le stress de leur organisation et avec la bienveillance de leurs responsables hiérarchiques, ils ont continué à appliquer les ordres. Surtout qu’avec leurs gains, ils espéraient (pour la plupart) sortir de ce jeu malsain au bout de quelques années. Ils ont donc porusuivi jusqu’à la catastrophe. A la lueur des résultats de l’expérience de Milgram, on peut peut-être s’interroger sur leur culpabilité, mais pas de celles de leurs chefs.

Ceux-ci n’ont pour eux rien fait de mal, ils n’ont fait que prêter, ce qui est une part de leur métier. Sauf que poussés par la cupidité (et un peu par les Etats qui voulaient encore s’acheter de belles années de croissance… à crédit), ils ont prêté dans des proportions considérables à des ménages insolvables, à des collectivités locales sans le sou, à des Etats aux caisses vides et à des entreprises en manque de stratégie, et qu’ils ont par dessus le marché créé des produits dérivés permettant de vendre le risque à des tiers. Ces actifs toxiques ont été incorporés (« titrisés ») dans des véhicules complexes (Credit Derivative Swaps, les fameux CDS) qui présentaient un très haut rendement (notamment pour les portefeuille rassemblant les couches de créditeurs les plus douteuses) mais aussi les plus risqués. Tout l’économie a bénéficié de cette titrisation : Toyota, Visa etc… Ces produits, véritables bombes à retardement, étaient très prisés et ont fait la fortune des banquiers ces dernières années, sauf que le jour où la conjoncture s’est radoucie, plus personne n’en voulait. Leur contenu, véritable concentré de substances radioactives, a alors explosé à la figure de ceux qui tenaient la patate chaude en dernier, et par effet de domino bientôt à toute la finance puis à toute l’économie.

Tant que ce recours massif à l’emprunt s’accompagnait de la croissance de l’économie, les emprunteurs parvenaient tant bien que mal à honorer leurs dettes, mais dès que le système a atteint ses limites, la machine s’est arrêtée et la déconfiture a suivi. Nous ne sommes encore qu’au début des conséquences de cette crise et les milliers de milliards injectés par les Etats auront du mal à faire repartir la machine.

Outre la cupidité, il semble que les financiers incriminés ont aussi été l’objet de la même hallucination : la croyance aveugle que nous vivons dans un monde infini, ce qui n’est malheureusement pas le cas, comme nous le rappelle la première photo de la Terre entière prise par l’équipage d’Apollo 17 en 1972.

Les banquiers ont donc ignoré que lorsque l’on gère (ou que l’on est impliqué dans) un processus à la croissance exponentielle (ici le recours au crédit amplifié par l’effet de levier des produits dérivés), il faut bien avoir en tête la taille du système dans lequel il se développe (ici en gros l’économie planétaire) et freiner sa croissance bien avant qu’il en atteigne les limites. Si l’on ne prépare pas ce ralentissement, les frontières du système sont percutées à pleine vitesse et à la suite du choc les comportements du phénomène changent évidemment du tout au tout (c’est là que le fameux risque de « liquidité » qui n’était pas pris en compte et qui s’est fait dûrement sentir).

Malheureusement la vitesse à laquelle les limites du système s’approchent paraît toujours déformée dans un système exponentiel. On pense que l’on aura toujours le temps de réagir et en tout cas rien ne nous pousse à agir le premier. La parabole du nénuphar illustre parfaitement cette situation.

Imaginons que la population de nénuphars d’un étang double chaque jour et qu’il faille 30 jours pour qu’elle remplisse toute la surface et l’asphyxie. Au bout de combien de jours les nénuphars couvrent-ils la moitié de l’étang ? Et non, pas 15 jours mais bien 29 jours. Les plus matheux d’entre vous me diront que c’est évident, mais dites vous bien qu’au 27ème jour quand l’étang n’est couvert qu’à 1/8 et même le 28ème jour personne ne s’alarmera ou ne parviendra à convaincre que la crise est imminente. La crise environnementale actuelle relève de cette dynamique. Avant le 29ème jour, les Nicolas Hulot et autres vigies seront taxés d’être les Cassandre des temps modernes et personne ne les écoutera. Le jour où le drame sera évident, il sera trop tard.

Qu’il s’agisse d’environnement ou de finance, pour empêcher une nouvelle crise du même type, il faudrait réguler toutes les activités humaines conduisant à des processus exponentiels et les soumettre à un comité des sages. Par exemple un comité qui évaluerait l’impact de telles décisions sur 7 générations, comme le faisaient les Indiens.

En résumé, pour ne pas recommencer, il faut que l’Humanité apprenne à se comporter dans un monde fini, et il faudrait que la crise s'aggrave pour que les gouvernements propose un autre mode de société (pour l'instant ils injectent juste de l'argent pour que le monde tel qu'il était puisse continuer) où l'argent ne serait plus la seule finalité du travail pour les gens les plus riches (donc les plus puissants).

Méditons ces quelques phrases de Saint Exupéry dans Terre des Hommes : "La grandeur d'un métier est peut-être, avant tout, d'unir des hommes : il n'est qu'un luxe véritable, et c'est celui des relations humaines. En travaillant pour les seuls biens matériels, nous bâtissons nous-mêmes notre prison. Nous nous enfermons solitaires, avec notre monnaie de cendre qui ne procure rien qui vaille de vivre. Si je cherche dans mes souvenirs ceux qui m'ont laissé un goût durable, si je fais le bilan des heures qui ont compté, à coup sûr je retrouve celles que nulle fortune ne m'eût procurées. On n'achète pas l'amitié d'un Mermoz, d'un compagnon de vol que les épreuves vécues ensemble ont lié à nous pour toujours".

Il y aurait dix milles autres choses à dire sur la crise actuelle et sur ls travers psychologiques et sociologiques qui l’ont provoqué. Dans un prochain post, je vous parlerai du déni et de l’aveuglement au désastre.