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lundi 19 avril 2010

Obama et le rêve spatial inachevé


Le spatial est revenu sur le devant de la scène internationale après l’intervention d’Obama la semaine dernière en Floride, avant d'être rapidement occulté par le nuage volcanique dont nous parlerons bientôt sur ce blog.


Pour ceux qui avaient raté les précédents épisodes, voici un petit résumé. Obama a toujours été, depuis son élection et même pendant sa campagne, très opposé au programme Constellation initié par Bush. Constellation, lancé en 2004 pour redonner un objectif à la NASA après l’accident de Columbia en 2003. La commission Columbia avait indiqué que la routine dans laquelle la NASA s'était inscrite était en partie responsable de l'accident. Il fallait lui donner une nouvelle ambition. Constellation devait donc ramener les Américains sur la Lune d’ici à 2020 pour y installer une base, étape importante avant le grand saut vers Mars. Ce programme n’a jamais eu les crédits nécessaires mais la NASA était parvenue quand même à avancer. En février dernier, Obama a décidé de mettre fin à Constellation (cf. le post L’arrêt du programme Constellation) sans vraiment donner d’objectifs clairs à la NASA pour le remplacer. Les critiques ont été très nombreuses et la dernière en date est cette lettre adressée le 14 avril par Neil Armstrong et deux autres astronautes du programme Apollo à Barack Obama (reproduite en fin de post).


Le discours prononcé le 16 avril à Cap Canaveral était supposé amener de la matière à ce nouveau programme mais, à mon humble avis, il n’en est rien (l’intégralité du discours est disponible sur le site du New York Times). Une phrase de son discours montre bien pour moi à quel point Obama se moque de l’espace.


In the years that have followed, the space race inspired a generation of scientists and innovators, including, I'm sure, many of you. It's contributed to immeasurable technological advances that have improved our health and well-being, from satellite navigation to water purification, from aerospace manufacturing to medical imaging. Although, I have to say, during a meeting right before I came out on stage somebody said, you know, it's more than just Tang -- and I had to point out I actually really like Tang. (Laughter.) I thought that was very cool.


En lisant cette blague de mauvais goût, je me demande si au fond de lui-même Obama pense que le programme spatial a amené autre chose que le Tang, cette boisson infâme aux vertus cancérigènes…



Pour montrer que tous les vétérans d’Apollo ne partagent pas la vision de Neil Armstrong, Obama était accompagné de Buzz Aldrin. Concrètement les budgets de la NASA ont été maintenus et même légèrement augmentés, la Station spatiale internationale sera maintenue au-delà de 2020 et Obama a donné deux objectifs lointains et flous : envoyer un équipage se poser sur un astéroïde et aller se poser sur Mars d’ici 2035, soit dans 25 ans. D’ici là, il n’y a de calendrier précis, à part la mise au point d’ici cinq ans d’une nouvelle fusée mastodonte (dont tout programme extraorbital a besoin) dont la décision de construction reviendra au prochain président américain. De nombreux spécialistes du spatial affirment qu’un vol vers Mars sans étape lunaire est voué à l’échec.


Le secteur spatial fait partie de ces secteurs où les programmes s’étalent sur une ou plusieurs décennies et pour lesquels il est nécessaire d’avoir une vision et une ambition très forte au départ qui s’accompagnent d’un agenda précis. En renonçant à Constellation, Obama déboussole la NASA. Par ailleurs l’absence d’objectifs clairs empêchera l’émergence d’une nouvelle ferveur à la NASA et chez ses partenaires privés, conduisant inéluctablement à une gabegie. Pas de doutes que les Chinois sauront tirer partie de cette vulnérabilité.


En avril 2001, l'astronaute Patrick Baudry avait publié un excellent livre, Le rêve spatial inachevé, où il incitait les politiques à se réapproprier le spatial et à lui donner une nouvelle ambition. Grâce à Obama, pendant des décennies l'humanité sera confinée à orbiter à 400 kilomètres autour de la Terre. Constantin Tsiolkovski, le père de l'astronautique moderne, avait dit en 1911: "La Terre est le berceau de l'humanité mais on ne passe pas sa vie dans un berceau". Où est passé ce rêve spatial ? Où est passée la vision imaginée par Stanley Kubrick ? Le vingt-et-unième ne ressemble au rien aux espoirs que l'on avait placé en lui. A moins bien sûr que les Chinois relèvent ces défis abandonnés par les Etats-Unis.


Lettre à Barack Obama de Neil Armstrong, James Lovell et Eugene Cernan


"The United States entered into the challenge of space exploration under President Eisenhower’s first term, however, it was the Soviet Union who excelled in those early years," the letter begins."Under the bold vision of Presidents Kennedy, Johnson, and Nixon, and with the overwhelming approval of the American people, we rapidly closed the gap in the final third of the 20th century, and became the world leader in space exploration. ...


"When President Obama recently released his budget for NASA, he proposed a slight increase in total funding, substantial research and technology development, an extension of the International Space Station operation until 2020, long range planning for a new but undefined heavy lift rocket and significant funding for the development of commercial access to low earth orbit.


"Although some of these proposals have merit, the accompanying decision to cancel the Constellation program, its Ares 1 and Ares V rockets, and the Orion spacecraft, is devastating.


"America’s only path to low Earth orbit and the International Space Station will now be subject to an agreement with Russia to purchase space on their Soyuz (at a price of over 50 million dollars per seat with significant increases expected in the near future) until we have the capacity to provide transportation for ourselves. The availability of a commercial transport to orbit as envisioned in the President’s proposal cannot be predicted with any certainty, but is likely to take substantially longer and be more expensive than we would hope.


"It appears that we will have wasted our current ten plus billion dollar investment in Constellation and, equally importantly, we will have lost the many years required to recreate the equivalent of what we will have discarded.


For The United States, the leading space faring nation for nearly half a century, to be without carriage to low Earth orbit and with no human exploration capability to go beyond Earth orbit for an indeterminate time into the future, destines our nation to become one of second or even third rate stature. While the President's plan envisages humans traveling away from Earth and perhaps toward Mars at some time in the future, the lack of developed rockets and spacecraft will assure that ability will not be available for many years.


Without the skill and experience that actual spacecraft operation provides, the USA is far too likely to be on a long downhill slide to mediocrity. America must decide if it wishes to remain a leader in space. If it does, we should institute a program which will give us the very best chance of achieving that goal.


Neil Armstrong – Commander, Apollo 11

James Lovell – Commander, Apollo 13

Eugene Cernan – Commander, Apollo 17

samedi 20 février 2010

Le petit point bleu pâle

Le 14 février dernier, nous avons fêté les 20 ans du "petit point bleu pâle", la photographie de la Terre (c'est le petit pixel bleu au milieu de l'arc de droite) prise par la sonde Voyager 1 à une distance de 6 milliards de kilomètres de la Terre. C'est Carl Sagan qui avait négocié avec la NASA pour que la sonde se "retourne" et prenne ce cliché qui nous rappelle mieux que toute autre rappelle l'humble place que nous occupons au sein du cosmos. Cette image lui avait ensuite inspirée un livre Pale blue dot. Ce texte est extraordinaire et notamment le passage suivant lu par l'astronome lui-même, dont la voix si berçante avait bercé la série documentaire Cosmos.



Le 14 février dernier, c'était également la Saint Valentin. Je déteste en général cette journée inventée par Wallmart où l'on se sent forcé de faire un cadeau à sa belle (je ne cède pas en général). Ce jour-là pourtant, le site d'astronomie Sixty Simbols nous a fait un magnifique cadeau en nous offrant des images du cosmos en forme de coeurs. L'univers est tellement vaste que l'on peut y trouver toutes les formes, c'est là aussi un beau message d'humilité.


mercredi 16 septembre 2009

Le rapport de la commission Augustine

La commission de Norman Augustine a rendu la semaine dernière ses conclusions préliminaires sur la pertinence du programme spatial américain. Ce rapport dresse un bon état des lieux de la problématique actuelle (impossibilité avec le budget alloué à la NASA de mener à bien le programme Constellation qui doit ramener les Américains sur la Lune et assurer le futur de la station spatiale internationale) extrêmement décevant dans le sens où il ne tranche pas et expose plusieurs scénarios qui n'ont rien à voir les uns avec les autres, qui trahissent l'existence de plusieurs voix qui n'ont pas réussi à s'accorder. Le plus décevant c'est qu'il conclue que le programme Constellation n'est pas la bonne option car il ne dispose pas des fonds nécessaires. Mais pourquoi ne pas les lui donner ?!
Hier, deux témoins ont été entendu par le Comité sur les Sciences et les Technologies du Sénat pour réagir à ce rapport. Curieusement, au lieu d'inviter l'administrateur de la NASA Charles Bolden comme prévu, le Comité a invité Michael Griffin, l'ex-administrateur de la NASA, père du programme Constellation et surtout fervent supporter de l'exploration humaine du système solaire (voir par exemple le post où je reprenais l'édito Lets reach for the stars again qu'il avait publié le jour des 40 ans d'Apollo en juillet dernier). La raison invoquée pour ce remplacement de dernière minute est que la Maison Blanche est toujours partagée sur la suite à donner au programme Constellation et ne souhaitait pas que Bolden s'exprime tout de suite. Le texte de l'intervention de Griffin est disponible sur le site de la commission Augustine et comme d'habitude avec Griffin, la clarté est au rendez-vous dans le style très direct qui le caractérise. Après avoir félicité la commission pour son travail, il la rejette violemment dans ses cordes en lui demandant de revoir le budget à la hausse et de le compenser par une baisse des contributions à l'ISS obtenue en étendant le partenariat ISS à d'autres nations (la Chine par exemple). Quand on lit le communiqué de presse publié ensuite hier par le Comité Sciences et Technologie, on se dit que Griffin a marqué des points et le Comité se dit extrêmement insatisfait du rapport Augustine.
Donc la bataille pour le retour sur la Lune n'est pas perdue (il y a quelques semaines j'étais plus pessimiste) et je croise les doigts pour que la voix des explorateurs prennent le dessus par rapport à celle des fonctionnaires. Pour celles et ceux que ce sujet intéresse, je vous conseille d'aller régulièrement sur le site de la commission Augustine (qui offre même un flux RSS et un channel Twitter) ou alors sur le blog Space Politics extrêmement bien fait. Le rapport final est attendu pour la fin du mois.
Bon alors, ils y retournent quand les Américains sur la Lune ? Qu'ils se dépêchent car les Chinois ne se posent pas toutes ses questions métaphysiques et seront les premiers à exploiter les champs d'hélium-3.

mercredi 29 juillet 2009

Let's Reach for The Stars Again

L'anniversaire des 40 ans d'Apollo a été l'occasion de nombreux hommages, très réussis pour la plupart. Néanmoins très peu de ces hommages se sont posés objectivement la question du présent et de l'avenir. Quand on observe ce que l'on a accompli il y a 40 ans, et que nous comparons avec là où nous sommes aujourd'hui, il y a des raisons d'être circonspect. La voix de la sagesse s'est élevée via Michael Griffin, l'ex-administrateur de la NASA, père du programme Constellation depuis 2004 et destitué depuis début 2009 par l'administration Obama. C'est le seul à avoir osé lever le ton. Pour que nos enfants continuent à être fièrs de l'aventure humaine, nous devons reprendre la conquête spatiale au plus vite. Voici le fameux article que Michael Griffin a publié sur le Washington Post le 19 juillet dernier.

Let's Reach for The Stars Again 
By Michael D. Griffin 

The Washington Post 
Sunday, July 19, 2009 

What is most striking about this 40th anniversary of the first human landing on the moon is that we can no longer do what we're celebrating. Not "do not choose to," but "can't." 
By the 40th anniversary of the Lewis and Clark expedition, the Oregon Trail was carrying settlers to the West. By the 40th anniversary of the completion of the transcontinental railroad, a web of rail traffic crisscrossed the continent. By the 40th anniversary of Lindbergh's epic transatlantic flight, thousands of people in jetliners retraced his route in comfort and safety every day. And on the 40th anniversary of Sputnik, hundreds of satellites were orbiting the Earth. 
Only in human spaceflight do we celebrate the anniversary of an achievement that seems more difficult to repeat than to accomplish the first time. Only in human spaceflight can we find in museums things that most of us in the space business wish we still had today. 
The United States spent eight years and $21 billion -- around $150 billion today -- to develop a transportation system to take people to the moon. We then spent less than four years and $4 billion using it, after which we threw it away. Not mothballed, or assigned to caretaker status for possible later use. Destroyed. Just as the Chinese, having explored the world in the early 15th century and found nothing better than what they had at home, burned their fleet of ships. 
We gave up the frontier of our time -- hardly typical American behavior. We see ourselves as people who, in all things, push past the boundaries that halt others. Abandoning the enterprise of space exploration is a striking decision because it violates something that makes us human: the desire to know new things through personal experience. Mankind is mankind in part because we voyage, and because we do it personally, not because we send machines in our stead. 
If that is true, why did we close the door to space? 
It is sometimes said that Apollo was cancelled because, after we landed on the moon, the public lost interest. But NASA's budget began its decline in 1966 -- three years prior to Apollo 11 -- a casualty of Vietnam-era financial pressures. And after the moon landing, long before any possible diminution of its popular appeal, President Nixon cancelled three planned space missions. The hardware for these missions had already been procured; you can find it in museums at NASA's Johnson, Kennedy and Marshall space centers. Voyaging to the moon was not undertaken in response to public opinion, and it was not abandoned because that opinion flagged. 
A more insightful view is that Apollo and the manned space program lacked any goal more compelling than that of besting the Soviet Union. When we won the race, the imperative for space exploration vanished. Had President Kennedy couched Apollo as the initial step in a larger strategy to become a permanently space-faring nation, the outcome might have been different. But with the quintessentially American ability to bring focus to a goal that was both impossibly audacious and ridiculously short-sighted, once we had beaten the Russians to the moon, there came . . . what? There was no answer. 
For 30 years after Apollo, NASA drifted. Not in a tactical sense; indeed, some of the best minds in the country devoted themselves to the development of the space shuttle and after that the international space station. But the agency lacked a guiding vision to unify its efforts. Where was the space shuttle going, what was it carrying, what would be done with that payload and why? In the simplest of terms, what was it all about? 
To fly regularly into space is the most difficult technical challenge we know. It is just barely possible, and even when done successfully, it is expensive, difficult and dangerous. To justify it requires an overarching vision. You either believe that expanding the range of human action and thereby creating options for the future is a noble endeavor, worthy of the cost and risk, or you do not. No lesser justification is acceptable, and no greater justification is needed. 
But for three decades that logic was missing from U.S. space policy, and in that absence NASA and the human spaceflight program were reduced to a year-by-year, piecewise justification of activities and budgets that cannot easily be defended in that fashion. Without a multi-decade strategy, the manned spaceflight program found its argument in the politics of jobs and national prestige and . . . no one really knew. 
Thirty years and six weeks after the last manned flight to the moon, the space shuttle Columbia was lost, and with it seven lives and many billions of dollars. In August 2003, Adm. Hal Gehman, chairman of the Columbia Accident Investigation Board, released an extraordinary report concluding that the root cause of the disaster was the fact that NASA had lacked a guiding vision for more than 30 years. Gehman said both the executive and legislative branches were to blame. 
The community involved in our nation's space program vowed that it would never happen again. A remarkably logical and well-crafted civilian space policy was put forth, one that respected existing commitments to complete the international space station while readying bold new ventures -- returning to the moon, establishing a sustained presence there and preparing for a voyage to Mars. 
In 2005, a Republican Congress approved this policy as the guiding strategy for NASA, and three years later a Democratic Congress did the same. President Obama's first budget request calls for lunar return by 2020. 
The words are great, but the actions aren't. In early 2005, about $110 billion was allocated to the task of returning American and international partner astronauts to the moon by 2020. Less than five years later, that figure has been slashed to about $70 billion, not enough to do the job. We're willing to spend hundreds of billions of dollars bailing out failed enterprises, but we're not willing to spend more than a half-penny of the federal budget dollar to support one of the greatest enterprises in history. 
In any era, extending humanity's reach is always the hardest thing a society does. We stretch ourselves, and what we learn yields broad benefits. Our solar system is the new frontier; its exploration and exploitation will benefit those who take the lead in pursuing it. 
What kind of people are we? That is the most important question we face. Are we explorers, pioneers and leaders, or will we sit back and watch others assume those roles? Are we to focus solely on immediate problems, allowing the future to happen to us, or do we want to create that future? 
If we no longer understand the importance of defining, occupying and extending the human frontier, we can be assured that others do. Russia is building a new lunar-capable manned spacecraft, China continues to pursue a methodical, carefully crafted human spaceflight program, and India is planning to join the club in 2015. We should wish them well. But we must be there too. No one can wrest leadership in space from the United States. But we can certainly cede it, and that is the path we are on. 
At this 40th anniversary of Apollo, we need to ask ourselves a simple question: Do we want to have a real space program, or do we just want to talk about what we used to be able to do? 

Michael.Griffin@UAH.edu 

Michael D. Griffin, a former NASA administrator, is a professor of mechanical and aerospace engineering at the University of Alabama at Huntsville. 

lundi 27 juillet 2009

Entretien avec le spationaute Jean-François Clervoy


Vendredi dernier, j'ai eu l’honneur de pouvoir m’entretenir une heure avec le spationaute Jean-François Clervoy. Le rendez-vous a eu lieu près des Halles, dans les bureaux de Novespace, la société dont il est le PDG et qui organise les vols paraboliques à bord de l’Airbus Zéro G. 


Jean-François Clervoy est allé trois fois dans l’espace à bord des missions de la navette STS-66 (1994), STS-84 (1997) et STS-103 (1999). Il a séjourné en tout 28 jours en orbite. Il est en train de finaliser la rédaction d’un livre sur sa troisième mission (sortie prévue à l’automne) qui visait à réparer le télescope spatial Hubble (NdR: cf. mon récent post sur la mission STS 125 de mai dernier qui devait également réparer Hubble). Pour effectuer ces maintenances, la navette s’était hissée jusqu’à une altitude record de 600 kilomètres (250 kilomètres de plus que la station spatiale internationale), ce qui fait de Jean-François Clervoy l’astronaute qui s’est éloigné le plus de la Terre, après ceux du programme Apollo. Il est également toujours l'un des 6 astronautes européens de l'ESA titularisés (Agence spatiale européenne). Je l’ai justement rencontré pour m’entretenir avec lui de la nature de son expérience en orbite et du rapport des astronautes avec la Terre, thèmes centraux de mon projet de roman Le Siècle bleu


Je lui ai donc tout d'abord parlé du livre "Clairs de Terre" (The Home Planet) qui a été le déclencheur de mon projet en 1996. Ce livre a été édité par l'association des explorateurs de l'espace qui rassemble plus de 320 astronautes de tous les pays du monde. Ils ont réunis leurs plus belles photos de la Terre et leurs plus beaux textes dans "Clairs de Terre". La profondeur et la poésie de ces textes m'avait frappé et poussé à enquêter davantage sur cette transformation subie par les astronautes, puis à la placer au coeur d'un roman. Voici ci-dessous quelques-uns d'entre eux.


Nous sommes partis découvrir la Lune et en fait nous avons découvert la Terre

Eugene Cernan – Etats-Unis

 

J’aurais souhaité, après mon retour, que les gens me demandent comment c’était là-haut, comment je m’étais associé) cette noire brillance du monde et quelle impression cela m’avait fait d’être comme une étoile tournant tout autour de la Terre.

Reinhard Furrer – République Fédérale d’Allemagne


Je regardais au-dehors la noirceur de l’espace, semée splendidement d’un univers de lumières. Je vis sa majesté, mais nulle bienveillance. C’est en dessous qu’il y avait une planète accueillante. Là-dessous, enclos dans la fine et mouvante coque de sa biosphère, si étonnamment fragile, il y a tout ce qui est cher à nos cœurs, tout le drame, toute la comédie humaine. C’est là qu’est la vie, là que sont toutes les bonnes choses de la vie.

Loren Acton – Etats-Unis.


Je crois que même les plus savants des philosophes de la Renaissance et les plus audacieux esprits du passé n’auraient jamais pu estimer la taille réelle de notre planète. Longtemps, elle vait paru immense, presque infinie. C’est seulement à partir du milieu de notre siècle que l’homme s’étant rendu dans l’espace au-dessus de la Terre, a pu se rendre compte avec surprise et incrédulité combien la Terre est en fait petite. D’aucuns ont vu en elle une île flottant dans l’infini de la création ; d’autres l’ont comparée à un vaisseau spatial peuplé d’un équipage de plus de six milliards d’hommes.

Pavel Popovitch – Union Soviétique.


Je voyais la Terre depuis l’espace, si belle depuis qu’avaient disparu les cicatrices des frontières nationales.

Mohammed Ahmed Faris – Syrie.


Les limites de mon imagination ont reculé lorsque j’ai pu contempler la Terre qui se détachait au sein d’un néant sombre et peu engageant. Les riches traditions de mon pays m’ont préparé à surmonter les préjugés et les frontières nationales. Il n’est pas nécessaire d’entreprendre un vol spatial pour parvenir à un tel sentiment.

Rakesh Sharma – Inde. 


Les premiers jours, nous montrions nos propres pays. Au troisième et au quatrième jour, notre continent. Dès le cinquième jour, nous fîmes plus attention qu’à la seule Terre.

Sultant be Salman al-Saoud – Arabie Saoudite.


La Terre nous faisait penser à une décoration d’arbre de Noël se détachant sur le fond noir de l’espace. Plus nous nous éloignions et plus sa taille diminuait. Finalement, elle se trouva réduite à la taille d’une bille de verre, la plus belle bille qui se puisse imaginer. Ce bel objet chaud et vivant était si délicat, si fragile que si on l’avait effleuré du doigt il se serait brisé et répandu en miettes. Quand un homme voit cela, il ne peut qu’être transformé, il ne peut que mesurer ce qu’est la création et l’amour de Dieu.

James Irvin – Etats-Unis.

Jean-François Clervoy connaissait bien ce livre (puisqu'il était évidemment membre de l'association des explorateurs de l'espace) et confirme que l’expérience et les émotions en orbite sont très fortes, mais que beaucoup d’astronautes ne communiquent pas dessus. Ce blocage est conscient pour certains (car cette expérience relève du privé) et inconscient pour d’autres (certains n’ont toujours pas réalisé qu’ils étaient allé dans l’espace). Il pense que les astronautes ne changent pas après un vol spatial, ils renforcent juste des choses et des valeurs qu’ils avaient déjà en eux. Ceci explique selon lui pourquoi certains astronautes n’ont rien ressenti : ils sont allés dans l’espace, y ont effectué leurs tâches, comme ils l’auraient fait n’importe quel autre job, puis sont rentrés chez eux. 


En effet, il ne faut pas oublier que la mission première de l’astronaute est avant tout d’effectuer les tâches pour lesquelles il s’est préparé pendant de longues années. Jean-François Clervoy indique d’ailleurs que cette préparation technique était parfaite et que finalement il n’y a quasiment pas eu de surprises en vol. Tout s’est déroulé comme cela a été planifié (ou selon des scénarios d’incidents qu’ils avaient envisagés). Les simulations avaient joué merveilleusement leur rôle. Comparé aux astronautes qui sont restés pendant plusieurs mois à bord de l’ISS ou de Mir qui ont davantage le temps pour la contemplation et la réflexion, Jean-François Clervoy a lui toujours volé dans des missions de courte durée où chaque minute doit être maximisée. Tout cela ne laisse donc ni la place ni le temps aux émotions. 


Pour sa part, il a quand même essayé de vivre pleinement cette expérience et a su garder quelques moments privilégiés pour lui. Il a souvent eu les larmes aux yeux à bord, en réalisant la chance qu’il avait de faire partie de ce groupe de pionniers et d’être Là-haut. Il rappelle s’être pincé pour réaliser la chose qu’il vivait. Il a une mémoire encore très précise de ces instants, mémoire sensorielle que l’on pourrait même qualifier de synesthésique, tant elle mêle la vision, l’odorat et le toucher… Il a essayé de la vivre par « tous les pores », selon ses mots.


Pour préparer ses missions sur ce plan personnel, Jean-François a beaucoup échangé avec son ami Story Musgrave, qui est notamment venu le voir pendant les périodes de quarantaine précédant les vols. Pilote (18 000 heures de vol sur plus de 160 appareils), chirurgien, chimiste, mathématicien, informaticien, biophysicien, physiologiste, mais aussi diplômé de littérature, Musgrave est l’un des astronautes les plus complets de la NASA (regardez son CV sur Wikipedia ou sur son site, c’est impressionnant) mais aussi l’un des plus iconoclastes. Dans le cadre de mes recherches, Jean-François Clervoy m’a d’ailleurs recommandé de creuser le personnage de Story Musgrave qui est pour lui l’astronaute qui a eu l’expérience la plus forte et qui a su le mieux la partager. Il m’a en particulier orienté vers le film-documentaire « Story » de Dana Ranga consacré à cet astronaute (elle voulait  faire un film sur les astronautes en général et a tellement été impressionnée par Musgrave qu’elle s’est focalisée sur lui). Je me suis empressé de le commander (disponible via ce site).


Nous avons ensuite parlé de l’expérience très particulière des sorties extravéhiculaires (EVA). Jean-François Clervoy n’en a pas effectué lui-même, mais en a accompagné de près puisque c’est lui qui pilotait le bras articulé sur lequel s’appuyaient les astronautes pour réparer Hubble. Cette expérience de liberté presque totale est provoquée selon lui par :

  • La grande flexibilité de la combinaison spatiale américaine qui permet une grande aisance de mouvements ;
  • Le champ de vision très large qu’offre le heaume de la combinaison (le bord n’est même pas visible, ce qui donne l’impression à l’astronaute de véritablement être à l’extérieur) ;
  • La symbolique presque « natale » de la sortie du sas où l’astronaute n’est plus relié au vaisseau mère que par un filin de sécurité ;
  • L’autonomie totale du scaphandre qui donne l’impression à l’astronaute d’être un vaisseau spatial lui-même.
J’ai demandé à Jean-François Clervoy s’il avait observé des phénomènes inexpliqués. En ce qui le concerne, il a eu des réponses à toutes les choses bizarres qu’il avait observées, comme par exemple ce flash très fort qui sortait de nulle part mais qui était en fait provoqué par le passage d’un proton (provenant d’un rayon cosmique) dans sa rétine, ou ces milliers de cristaux scintillants à l’extérieur du vaisseau libérés par le délestage de l’eau excédentaire dans la pile à combustibles (cristaux qu’avait aussi vus John Glenn, premier Américain dans l’espace).


La prise de conscience écologique induite par la vision de la Terre depuis l’espace fait partie intégrante de l’expérience spatiale selon Jean-François Clervoy. De là-haut on perçoit la fragilité de la vie sur Terre (l’atmosphère est tellement fine qu’elle est à peine visible) mais pas de la Terre elle-même qui paraît très solide sur le plan géologique. Jean-François Clervoy est engagé dans la protection de la planète, il est d’ailleurs parrain du parc EANA en Normandie et de l’association Te Mana O Te Moana en Polynésie.


Outre la beauté de la Terre, c’est le contraste avec le noir profond du ciel qui frappe. Les étoiles sont partout autour, mais elles sont invisibles. La lumière combinée de la Terre, du Soleil et de la Lune sont en effet trop fortes. Jean-François Clervoy indique que pour les voir, il faut attendre que la navette passe dans l’ombre du Soleil (ce qui arrive 16 fois par jour) et que la Lune ne l’éclaire pas trop. Il faut également éteindre toutes les lumières à l’intérieur de la navette. Alors, au bout de 15 minutes, la rétine s’habitue. C’est un rituel qu’il a pratiqué au moins une fois par mission. Des myriades d’étoiles apparaissent alors (mais pas plus que depuis une haute montagne, loin des halos lumineux urbains). Elles sont surtout d’une netteté absolue car elles ne scintillent plus. Leurs couleurs originelles sont également visibles. La Voie lactée apparaît de façon superbe, large comme un boulevard. Lors de sa dernière mission, le retour de la navette sur Terre a été décalé à cause des mauvaises conditions météorologiques. Jean-François Clervoy se rappelle alors avoir reçu une mémorable leçon d’astronomie par les membres de son équipage, dont trois étaient diplômés d’astrophysique. 


Son rêve serait de séjourner suffisamment longtemps en orbite pour connaître la Terre par cœur, comme son père pilote de chasse qui connaissait les moindres villages et reliefs  de France et n’avait pas besoin de cartes par grand beau temps. Certains astronautes, russes notamment, connaissent l’ensemble des chaînes montagneuses, des lacs, des estuaires, des fleuves, des volcans et des villes de la Terre (ci-dessus, une photo du Lac Nasser).


Malheureusement ce rêve risque de ne pas pouvoir se réaliser. En retour de leur contribution à l’ISS, dans le dernier partenariat avec les Américains en vigueur, il n’y avait que 5 places (dont 2 ont été déjà utilisés) pour des Européens à bord de la navette américaine, et c’est tout. En effet, il ne reste plus que 7 vols de la navette d’ici fin 2010 et après elle prendra définitivement sa retraite. Le Français Léopold Eyharts étant parti en février 2008, il est peu probable qu’un autre Français fasse partie des 3 derniers (il y aura très certainement un Allemand et un Italien, gros contributeurs à l'ISS, et sûrement le hollandais André Kuipers). Il faudra alors attendre que le véhicule Orion du programme américain Constellation soit opérationnel (mais ça ne sera pas avant plusieurs années) ou que les Européens signent un accord de coopération avec les Russes, pour qu’un Français reprenne la route des étoiles. Cela change drastiquement avec les années 90 pendant lesquelles un Français a volé chaque année…


Plus globalement, il souligne l’absence de programmes spatiaux militaires ou civils majeurs dans les prochaines années. Le module Columbus, le ravitailleur ATV (auquel Jean-François Clervoy a contribué), la fusée Ariane 5 ECA et le missile M-51 sont maintenant achevés. Il craint que l’absence de grands programmes provoque une désaffection encore plus grande des jeunes pour des carrières touchant au spatial ou plus généralement à la Science et aux Technologies. 


Malgré les rumeurs qui entourent le travail de la Commission Augustine (qui analyse jusqu’à la fin de l’année pour l’administration Obama le programme Constellation lancé par Bush en janvier 2004) Jean-François Clervoy pense que ce programme continuera. Obama sait bien quel a été l’impact du programme Apollo sur le nombre de PhDs aux Etats-Unis dans les disciplines scientifiques et sur l’essor économique que cela a permis ensuite. Les Etats-Unis essaieront seulement de rendre Constellation moins onéreux. Selon lui, il paraît totalement improbable que les Etats-Unis annoncent un retour sur Mars sans passer par la case Lune. Ce serait en effet un challenge bien plus audacieux que le programme Apollo, et il ne voit pas la NASA réaliser un tel défi surtout avec les exigences de sécurité qui pèsent sur les vols habités. 


Les Européens veulent participer à ce retour sur la Lune dans le cadre de l’International Space Exploration Coordination Group (ISECG). Ils contribueront peut-être à la conception de l’habitat des futures bases lunaires ou du vaisseau de ravitaillement qui fera la navette entre l’orbite et le sol lunaire. Cette contribution devrait permettre d’envoyer un Européen tous les 5 ans sur la Lune. En ce qui concerne les Chinois, il espère qu’ils rejoindront l’ISS avant la fin du programme. En ce qui concerne leurs ambitions lunaires, elles sont bien connues et ils suivent scrupuleusement un plan établi, il y a une vingtaine d’années. Pour l’hélium 3, l’Europe doit investir (mais modérément) de façon à ne pas prendre de retard si jamais les recherches sur la fusion en confirmaient l'intérêt.


Enfin, en ce qui concerne les vols spatiaux privés, Jean-François Clervoy croît à l’essor des vols suborbitaux (proposés à 200 000 $ par Virgin Galactic pour des vols à 100 kilomètres d’altitude) qui offriront toutes les caractéristiques du vol spatial : boost au décollage, ciel noir en plein jour, vision de la Terre (avec un champ de vision 10 fois supérieur à celui connu dans l’aviation civile) et apesanteur. Le programme européen d'avion spatial de tourisme annoncé par EADS Astrium en juin 2007 est pour l'instant suspendu en raison de la crise financière.


Jean-François Clervoy indique que le développement des vols orbitaux privés à coûts abordables sera  beaucoup plus difficile. L'explication est simple : l’énergie consommée (et donc le coût) est proportionnelle grosso modo au carré de la vitesse. Pour un vol suborbital à 100 kilomètres, il faut atteindre Mach 2.7. Or, pour atteindre une orbite basse de 400 kilomètres il faut voler à Mach 25, soit 100 fois plus d’énergie. On retrouve par ce simple calcul le chiffre de 20 millions de dollars demandé par les Russes pour emmener un touriste spatial vers l’ISS (NdR : le prochain en date sera Guy Laliberté, le patron du Cirque du Soleil, dont je vous avais parlé lors d'un précédent post).  


Un astronaute fait le tour de la Terre en un peu plus d’une heure. Pendant le même temps, nous avons effectué avec Jean-François Clervoy un tour d’horizon très vaste, qui m’a donné de la hauteur et de la perspective ! Merci pour son temps et ses explications, en m’excusant auprès de lui pour les coquilles qui auraient pu se glisser dans ce compte-rendu.

lundi 8 juin 2009

Un poète dans l'espace


Il n’est pas toujours aisé pour un astronaute de pouvoir transcrire les émotions ressenties en orbite. Conditionnés comme des pilotes d’essai pour réaliser des actions précises et pour décrire exactement ce qu’ils voient et ce qu’ils font, ils n’ont que peu de temps pour observer et commenter l’incroyable spectacle qu’ils ont sous les yeux. Lorsqu’ils ont la chance de rester longtemps à bord de la Station spatiale Internationale, des moments d’oisiveté leur laissent le temps de s’abandonner à la rêverie, et leurs paroles sont souvent extraordinaires (cf. le post intitulé Le Portrait de Gaïa) alors que la poésie n’est pas nécessairement leur truc.


Compte tenu de l'intensité émotionnelle de l'expérience en orbite, on peut se demander ce qui adviendrait si on envoyait un véritable artiste ou un poète en orbite. Nous le saurons bientôt car l’âge du tourisme spatial va rendre cela possible. En effet, le prochain touriste spatial ne sera plus un ingénieur entrepreneur devenu milliardaire, mais un artiste (milliardaire évidemment) : c’est le Canadien Guy Laliberté qui s’envolera le 30 septembre prochain depuis Baikonour à bord de la capsule Soyouz vers la Station Spatiale Internationale et y restera 10 jours.


Pour celles et ceux qui ne connaîtraient pas Guy Laliberté, sachez qu’il est le fondateur du Cirque du Soleil. Guy Laliberté est aussi le fondateur de l’association One Drop. Son voyage il considère d’ailleurs que cette escapade céleste est une Mission sociale poétique dans l’espace au nom du rêve « L’eau pour tous, tous pour l’eau » porté par sa fondation. Vous pouvez l'écouter dans la vidéo ci-dessous présenter son projet en direct de la cité des étoiles à Baikonour où il suit en ce moment son entraînement. Son accent québecois est irrésistible. Il est encore en train d'élaborer le projet artistique autour de la mission avec son équipe. Compte tenu du savoir faire du Cirque du Soleil, on peut être certain que Guy Laliberté va nous faire rêver comme ils ne l'ont encore jamais fait, et en plus pour nous faire prendre conscience du problème de l'eau, qui est sans doute l'un des plus critiques pour l'humanité. Je vous tiendrai au courant sur ce blog sur l'évolution de ce projet.


PS : Ne trouvez vous pas qu’il y a une ressemblance entre Guy Laliberté et le mystérieux S.R. Hadden, milliardaire reclu qui vit en orbite dans le film Contact tiré du roman éponyme de Carl Sagan ? Peut-être une préfiguration de ce que sera Guy Laliberté dans quelques années ?