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dimanche 9 octobre 2011

Un week-end avec les créateurs de Biosphere 2


Ce week-end, je me suis rendu à Aix-en-Provence pour assister à la conférence annuelle de l’Institut d’écotechnique aux côtés des créateurs du projet Biosphere 2 que je rencontrais pour la première fois (à l’exception de John Allen, l'inventeur visionnaire de Biosphere 2, et sa femme). J’ai toujours regretté d’avoir été trop jeune à cette époque et de ne pas avoir pu participer à cette épopée. Un rêve d’enfant se réalisait donc un peu en les rencontrant. J’ai trouvé beaucoup d’atomes crochus avec eux et ce petit week-end m’a fait un bien fou même si la plupart de mes interrogations sur notre monde demeure.


Créé en 1974 par John Allen (l’inventeur de Biosphere 2), l’institut d’Ecotechnique a pour objectif de gérer des projets permettant d’analyser l’interaction entre l’homme et différents biotopes par des approches pluridisciplinaires. Ils gèrent aujourd’hui une ferme dans la savane sur la côte Ouest de l’Australie (l’une des zones les moins peuplées au monde), une forêt tropicale à Puerto Rico, un ranch dans le désert du Nouveau-Mexique à Santa Fe, une galerie d’art ethnique à Londres, un bateau expérimental, l’Heraclitus et une magnifique bastide provençale, Les Marronniers, où le groupe organise notamment ses conférences annuelles.


Depuis 1974, des chercheurs prestigieux mais aussi des artistes s’y sont retrouvés pour réfléchir aux relations entre l’homme, la technique et la biosphère. Voir ici la liste et le programme de toutes ces conférences. L’édition de 1982 avait par exemple vu la naissance du concept de Biosphere 2 (dont la construction fut achevée en 1991), la réalisation emblématique mais aussi la synthèse de tous leurs autres projets (NB : Biosphere 2 n’appartient plus à l’Institut, ce que j’avais raconté dans un précédent post il y a deux ans). L’édition 2011 était consacrée à la Méditerranée selon une approche toujours pluridisciplinaire (géologie, biodiversité, histoire maritime et militaire, préhistoire, langages et traditions). Vous pouvez regarder le programme de la conférence ici. Les speechs seront bientôt en ligne, je les ajouterai sur ce blog.



Parmi la soixantaine de participants venus des quatre coins du monde (Australie, Alaska, Puerto Rico, Arizona, Nouveau Mexique, Angleterre, Afrique…), on trouvait les responsables de chacun des projets, des amis de l’institut et quelques invités (je suis venu à la demande de John Allen que j’avais rencontré à Paris avec sa femme pendant l’écriture de Siècle bleu, il y a deux ans). Je n’ai rarement rencontré une audience aussi variée et passionnée, dont l’état d’esprit faisait penser à celui de la Renaissance.


Mark Nelson et John Allen


J’ai par exemple partagé la chambre de Mark Nelson, le président de l’Institut et également l’un des huit « biosphériens » restés deux ans sous la bulle de 1991 à 1993.


Mark (troisième à droite), il y a 20 ans, le jour de la fermeture de Biosphere 2.

Longue discussion poétique avant de se coucher avec cet homme toujours marqué au fer rouge par cette expérience. En écoutant le bruit du mistral dans les feuillages des marronniers, il m’expliquait la frustration de ne pas avoir vraiment eu de vent dans la biosphère et aussi de ne pas avoir pu jouer dans la neige quand l’Arizona disparaissait sous les flocons (si vous voulez en savoir plus sur la vie dans la biosphère, je vous réfère à un autre post où j’avais relaté ma rencontre avec deux autres des huit biosphériens). Nous avons aussi parlé des baobabs du petit prince dont il sera question dans le tome 2 de Siècle bleu.


Bill Dempster dans l'Heraclitus


J’ai aussi passé un très long moment avec Bill Dempster, diplômé de Berkeley et ancien des laboratoires du Department of Energy américain (où j'ai également travaillé). Bill fut l'un des designers de l'Heraclitus et surtout le directeur de l'ingénierie de Biosphere 2. C'est un homme admirable avec une immense culture scientifique et technique, et bien plus encore (CV ici, pour faire taire les fanfarons qui affirment qu'il n'y avait pas de scientifiques dans l'équipe de Biosphere 2). Nous avons beaucoup parlé d’énergies renouvelables et notamment du projet Wind Fuels qu’il suit de près (en gros le projet consiste à utiliser l'énergie des éoliennes pour créer de l'hydrogène par électrolyse et enfin de le combiner au CO2 pour fabriquer n'importe quel hydrocarbure). Longue discussion aussi dans sa voiture sur le thème qui m’obsède depuis longtemps « comment changer ce monde ». Nous étions d’accord sur les constats et également assez accablés par l’ampleur de la tâche. J’ai senti chez lui et les autres, pourtant tous de grands visionnaires, un grand pessimisme sur la situation actuelle. Cela ne m'a pas rassuré. Ils ont passé pour la plupart le cap de la cinquantaine ou de la soixantaine (même le cap des 80 ans pour John Allen) et leurs illusions commencent à se dissiper. Les problèmes d’aujourd’hui sont bien plus complexes qu’il y a 30 ans et ils sont assez désemparés. Il faut qu’une nouvelle génération refasse un point pluri-disciplinaire sur la situation et sur les solutions possibles. Ce ne sera plus à eux de le faire, mais à nous. L’important est de continuer de rêver et de réfléchir.


Concernant leur rêve, ils restent persuadés que Biosphere 2 (appartenant depuis le mois de juillet à l’université d’Arizona qui n’en fait rien d’intéressant et y pratique uniquement des expériences qui brillent par leur réductionnisme) peut être réactivée en un ou deux ans (le bâtiment a été conçu pour durer cent ans). La fin du projet, descendu par de sombres intérêts financiers, leur a laissé un goût amer et triste. A mon grand regret, nous n'avons donc pas célébré les 20 ans de cette expérience - ce que je comprends -, mais il en a été beaucoup question.


Lui et les ex-membres de Biosphere 2 semblaient très intéressés par mon projet Siècle bleu (mais ont regretté qu’il ne soit pas traduit en anglais) ce qui va m’encourager à le pousser plus loin encore et de façon plus concrète, plus participative. Je ne sais pas encore comment mais je vais y réfléchir dès que j'aurai fini les corrections du tome 2. Si vous avez des idées ou des envies d’aider, contactez-moi !


J’ai aussi discuté avec des élèves de John Lilly (l’une des figures majeures de la contre-culture américaine, décédé en 2001), l’une étant une spécialiste de la communication avec les dauphins (discussion passionnée sur les dauphins militaires) et l’autre était un expert des caissons d’isolation sensorielle, deux thèmes-phares de Lilly. Ils restent persuadés que Biosphère 2 (appartenant depuis le mois de juillet à l’université d’Arizona qui n’en fait rien d’intéressant) peut être réactivée en un ou deux ans, et que le rêve pourrait continuer.


J’ai aussi fait la connaissance d’Alexandre Meinesz, l’un des speakers. Plongeur aguerri (3000 plongées) et surtout Directeur du laboratoire Ecomers à l’université de Nice (la ville où j’ai grandi jusqu’à 19 ans). C’est lui qui en 1984 avait découvert et alerté les autorités sur la fameuse algue tueuse, la Caulerpa Taxifolia, qui a envahi les fonds marins de la Méditerrannée (15 000 hectares au plus haut de l'invasion) après s’être échappée de l’institut océanographique de Monaco. Cette algue m’avait terrorisé pendant mon adolescence (heureusement que Biosphere 2 m’avait fait rêver à la même époque). Il m’a indiqué qu’après une expansion ininterrompue jusqu’en 2008, l’algue connaissait un recul de 80% pour des raisons qu’ils n’arrivent pas à expliquer (probablement une dégénerescence génétique), comme l'indique cet article du Point en septembre 2011 ou de Libé. Comme quoi le pire ne survient pas toujours. Alexandre a également présenté le projet MEDAM qui consiste à recenser toutes les constructions côtières (ports, criques, remblais) de la côté méditérannéenne française en vue d’établir l’impact sur la biodiversité marine côtière (la plus riche de toute). Le constat était assez effrayant.


Nous nous sommes tous rendus sur le Vieux-port de Marseille où leur navire l’Heraclitus était en escale. C'est une jonque chinoise en ferro-ciment de couleur noire et rouge, à l'allure unique, conçue et construite par John Allen et son équipe en 1975 dans la baie de San Francisco. Le RV Heraclitus entame un nouveau projet de deux ans autour de la Méditerranée dont le but est de rencontrer des hommes de la mer (marins, pêcheurs, gérants de bar…) pour que ceux-ci partagent leurs traditions, leurs anecdotes et leur vision sur l’avenir de leur mer, en vue de faire des propositions pour la préserver. Plus d'informations ici. J’étais d’autant plus heureux d’aller à Marseille que cette ville cache un secret qui joue un rôle très particulier dans le tome 2 de Siècle bleu, mais je ne vous en dis pas plus pour l’instant... Encore une drôle de coïncidence !


Voilà, donc un week-end très riche dont il faut que je continue à tirer les enseignements.

lundi 26 septembre 2011

Happy Birthday Biosphere 2 !

Il y a exactement vingt ans, le 26 septembre 1991, quatre hommes et quatre femmes refermaient le sas de Biosphere 2 derrière-eux et allaient vivre deux ans en autarcie quasi-complète sous cette serre afin de mieux comprendre la Terre (Biosphere 1) et préparer la colonisation de l'espace par les hommes.


Cette expérience, malgré ses ratés indéniables, reste pour moi l’une des plus incroyables aventures humaines. Les financiers derrière le projet ont tout fait pour que l'élan humaniste et pluridisciplinaire qui étaient à son origine, sombre dans l’oubli. D’ailleurs aujourd’hui je n’ai pour l'instant pas vu d’articles sur le net qui célèbre cet anniversaire. Sur le site www.b2science.org de l’Université de l’Arizona qui gère maintenant le site, il n’y a pas non plus la moindre mention de cet anniversaire. Le temps des pionniers a été gommé. Le tome 1 de Siècle bleu rendait à sa modeste façon un hommage à ce projet (même si la Grande Serre se fait détruire à la fin) et aujourd’hui c’est à ce blog de lui rendre un nouvel hommage et de lui souhaiter un bon anniversaire ! Mon voeu est vraiment que ce projet soit réhabilité et qu'on lui rende la place qu'il mérite.


Le week-end du 8 octobre j’aurai l’occasion de fêter cet événement plus dignement. J’ai en effet été invité par John Allen, 82 ans et fondateur de Biosphere 2, pour participer à la conférence annuelle de l’Institut d’Ecotechnique qui a lieu chaque année aux Marronniers près d’Aix-en-Provence. En effet, l’écriture de Biosphere 2 m’avait donné le prétexte pour le rencontrer, lui et le reste de l’équipe fondatrice du projet. Pour moi c’est un grand moment, car Biosphere 2 a été imaginée lors de l’édition de 1982 de cette série de conférences où se croisent les chercheurs et les penseurs les plus visionnaires.


Les informations sur l’édition de cette année, consacrée au climat et aux biotopes de la mer Méditerranée, se trouvent ici. Ceux qui ont déjà pu lire le tome 2 de Siècle bleu en avant-première savent que la Méditerranée y joue un rôle très particulier. Je ne vous en dis pas plus et je vous ferai un débriefing de cette conférence courant octobre.


Pour celles et ceux qui voudraient aller plus loin, j’avais consacré une série de quatre articles à cette expérience unique et polémique.


- Partie 1 : Biosphere 2, la genèse du projet,

- Partie 2 : Biosphere 2, construction et désillusions,

- Partie 3 : Biosphere 2, rencontre avec des Biosphériens.

- Partie 4 : Biosphere 2, la vérité qui dérange.


Vous pouvez également lire cette page sur le site sieclebleu.org et également cette bibliographie commentée des neuf livres les plus importants pour comprendre Biosphere 2.


dimanche 6 décembre 2009

Biosphere 2 : la vérité qui dérange (4/4)



Cet article est le quatrième de mon enquête sur Biosphere 2 (je vous conseille lire les précédents articles avant celui-ci):

Depuis décembre 2008 où j'avais rencontré deux des biosphériens (cf partie 3), j’ai poursuivi mes rencontres auprès d’autres protagonistes du projet et ce que j’ai découvert est assez stupéfiant. Je ne peux pas citer mes sources, mais je peux affirmer que Biosphere 2 n’a été victime ni des prétendues faiblesses scientifiques ni des erreurs de son management. Ce projet a été la cible d’une gigantesque cabale politico-médiatique car Biosphere 2 gênait, et en très haut lieu.


Le projet dérangeait tout d’abord la classe politique américaine. En effet, les rares expériences sur le maintien de la vie en environnement clos avaient été menées par les Russes, notamment Gazenko et Shepelev de l’Institut à Moscou, dans le cadre de leurs recherches sur l’exploration et la colonisation du système solaire. Au début des années 80, John Allen a donc pris contact avec ces chercheurs. Ils sont vite devenus de fervents supporters de Biosphere 2 et lui ont apporté des informations capitales notamment sur le contrôle des germes. Comme leurs recherches étaient appliquées au secteur spatial, ces chercheurs avaient le droit de sortir de leur pays et ont participé à presque toutes les conférences de l’Institut d’Ecotechnique (fondé par John Allen) et qui se déroulaient chaque année aux Marronniers, un centre de conférence dans le Sud de la France. Pour Washington, lorsque la construction de la biosphère a démarré dans l’Arizona vers 1988, ce projet fut perçu comme une incursion des Russes sur le territoire américain et le projet fut placé sous haute surveillance de la part des services secrets et des conseillers scientifiques des présidents Bush (père) puis Clinton. N’oublions pas que la construction a démarré à la fin des années 80 alors que le mur de Berlin était encore debout.

Mais le projet dérangeait apparemment surtout les intérêts de la famille Bass, c’est la clef de la chute. Ed Bass, le financier philanthropique qui a dépensé 200 millions de dollars sur le projet,, était le cadet d’une fratrie de quatre milliardaires texans : Sid Bass est son aîné et Robert et Lee sont ses deux plus jeunes frères. Dans cette fratrie, Ed a toujours été considéré comme le vilain petit canard « idéaliste » (il est aujourd’hui vice-président de la WWF) et même « hippie » (lorsque l’équipe de John Allen l’a rencontré, il vendait des tapis navajos…) alors que ces frères ont tout fait pour se hisser au plus haut niveau de l’establishment américain. Lorsqu’au milieu des années 80, l’aventure d’Ed avec John Allen a commencé à exciter (positivement et négativement) toute la presse, ses frères n’ont pas apprécié cette ombre et ont orchestré une déferlante médiatique contre Biosphere 2 et John Allen. A la lecture de ce qui suit, vous verrez qu’ils disposaient effectivement des moyens pour la déclencher.


Les quatre frères Bass ont tous effectué leurs études à Yale, le haut lieu de l’aristocratie américaine (Ed y a suivi des études d’architecture, qu’il n’a apparemment jamais terminées). La fortune des frères Bass provenait de l’héritage de leur oncle, Sir Richardson, baron du pétrole texan, qu’ils ont réussi à faire fructifier grâce à des « coups ». Au classement Forbes 400 de 2009 (listant les 400 américains les plus riches), les frères Bass pèsent respectivement : 4 milliards de dollars (Robert), 2 milliards (Lee), 2 milliards (Sid) et 1.5 milliards (Ed). Ils ont chacun des investissements très variés et sont tous très proches du pouvoir à Washington.



Robert est par exemple fondateur et président de Oak Hill Capital Partners, l’un des plus gros fonds de venture capital américain (plus de 20 milliards d’actifs ; Bill Gates et Phil Knight, le PDG controversé de Nike, sont aussi actionnaires).


Robert est également à la tête d’Aerion Corporation, une firme de Reno dans le Nevada qui commercialisera en 2014 un jet privé supersonique capable de voler à Mach 1.6 et donc chaque exemplaire coûtera 80 millions de dollars.


Sid Bass était l’un des plus gros actionnaires de The Walt Disney Company en 1984 et on lui attribue le sauvetage de l’empire lorsqu’il a fait venir Michael Eisner aux manettes pour contrer l’OPA hostile de Saul Steinberg. A cette place, Sid était très proche de tous les grands patrons de médias américains. La résurrection de Disney qui s’en est suivie a aussi considérablement contribué à la richesse des frères Bass (notamment celle d’Ed apparemment, ce qui lui a permis de financer Biosphere 2). Sid Bass a épousé Mercedes Kellogg en 1988, mariage auquel a assisté le « Prix Nobel de la Paix » Henry Kissinger (cf. photos), dont Sid est apparemment très proche. Lee est quant à lui resté dans l’exploration pétrolière.


Les frères Bass ont d’ailleurs tous gardé un lien avec l'origine de leur fortune, puisqu’ils ont financé en 1986 la société pétrolière Harken Oil de George W. Bush (Harken Energy avait racheté Arbusto Energy, fondée pour Georges W. Bush en 1997) à hauteur de 50 millions de dollars, alors que celle-ci était au bord de la faillite. Cette société a par la suite été revendue avec de larges profits et dans des conditions très suspectes par W (une enquête de la SEC a été menée, mais évidemment elle a aboutie à un non lieu). Il ne serait donc pas étonnant que son père George H.W. Bush (l'ancien directeur de la CIA était en 1986 vice-président des Etats-Unis) ait apprécié ce geste des frères Bass et ait pu leur donner un coup de main pour détruire Biosphere 2. A noter que les frères Bass sont évidemment restés très proches de George W. Bush lorsque celui fut élu gouverneur du Texas en 1994 et président des Etats-Unis en 2000.


La famille Bass est donc au cœur du mystère Biosphere 2. Sans la rencontre entre John Allen et Ed Bass, Biosphere 2 n’aurait jamais pu voir le jour, mais il semblerait que ce soit aussi à cause de la famille Bass que Biosphere 2 ait été « détruite ». C'est souvent comme cela dans l'histoire humaine, le même phénomène est souvent la cause de la grandeur et de la décadence.


La sphère géodésique en feu ci-dessus avait été construite par les Etats-Unis pour l'exposition universelle de Montréal de 1967. Cette exposition avait pour thème "Terre des Hommes" en référence évidemment au roman inoubliable d'Antoine de Saint-Exupéry. Elle avait été dessinée par Buckminster Fuller lui-même et sa structure en polymère a été détruite lors d'un incendie involontaire en 1972. La structure en métal a en revanche résisté et la biosphère peut encore être visitée aujourd'hui. On y trouve un musée de l'environnement. Pour moi, cet incendie est une métaphore de ce qui pourrait arriver à notre planète : devoir brûler pour évoluer vers quelque chose de pérenne. C'est peut-être aussi ce qui est arrivé à Biosphere 2 mais on attend toujours la résurrection.


16 ans après la fin de l’expérience (septembre 1993), l’omerta sur le projet et ses créateurs est toujours de mise. Les propriétaires du site (la famille Bass) et les universitaires ont gommé du campus de Biosphere 2 toute référence et toute trace de l’équipe initiale de pionniers. Il n’y a qu’à lire l’historique de Biosphere 2 sur le site Internet de l’Université de l’Arizona : nulle part il n’est mention de John Allen et de ses acolytes. C’est consternant et relève du révisionnisme. J’avais déjà remarqué cela, sans en comprendre les raisons, en 1999 lorsque j’avais visité le campus, alors opéré par Columbia University.


Biosphere 2 doit être réhabilitée et j’espère qu’à son humble échelle mon roman y participera.

samedi 31 octobre 2009

Biosphere 2 : rencontre avec des Biosphériens (3/4)


Cet article est le troisième de mon enquête sur Biosphere 2 (je vous conseille de lire les précédents articles avant celui-ci):

- Partie 1 : Biosphere 2, la genèse du projet,

- Partie 2 : Biosphere 2, construction et désillusions,

- Partie 3 : Biosphere 2, rencontre avec des Biosphériens.

- Partie 4 : Biosphere 2, la vérité qui dérange.



Afin de comprendre ce qui s’était réellement passé dans Biosphere 2, il fallait que j'approche directement des acteurs de ce projet. C’était d’autant plus important, que le roman que j’avais commencé à écrire se déroulait en partie à Biosphere 2 et que je devais tirer ça au clair avant de le terminer.


En 2006, j’étais tombé par hasard sur le roman Le Rêve de White Spring de Michèle Decoust, paru aux Editions du Seuil. Ce livre magnifique raconte de façon romanesque l’épopée de Biosphere 2 mais transposée en Australie, au cœur des pistes du rêve. Il était indiqué en quatrième de couverture que Michèle Decoust avait participé au projet Biosphere 2. C’était donc à ma connaissance la seule personne en France à avoir côtoyé les initiateurs du projet, je tenais mon lien avec les créateurs du projet.


Après de nombreux échanges électroniques, j’ai finalement rencontré de Michèle Decoust en mai 2008 à Paris (la première version de mon roman était alors terminée). Journaliste (proche de la revue Nouvelles Clés que j’apprécie), réalisatrice (je vous ai parlé de son dernier film sur Auroville), écrivain et ethnopharmacologue, elle parcourt le monde ce qui explique pourquoi il était difficile de la rencontrer. Michèle est une personne admirable, qui est depuis devenue une amie. Nous partageons de nombreuses références et elle s’est tout de suite intéressée à mon projet de roman.


Michèle a vécu l’aventure de Biosphere 2 de très près. Elle avait rencontré l’équipe de John Allen en Australie dans les années 80 et est devenue la petite amie de Phil Hawes, l’architecte de Biosphere 2 (un élève du célébrissime Frank Lloyd Wright). Elle les a suivis jusqu’en Arizona en 1988 et y a passé plusieurs années en tant que réalisatrice pour filmer la construction de la Biosphère, qu’elle compare à celle des cathédrales. Elle était la mémoire de Biosphere 2. Elle a interviewé et filmé tous les penseurs et personnalités qui s’étaient rendus sur le site (Ravi Shankar, Charles Mingus, James Lovelock, William Burroughs, Buckminster Fuller, Marlon Brando mais aussi des astronautes, des stars du cinéma, des leaders religieux, des scientifiques, des têtes couronnées européennes…). Même si elle ne faisait pas partie des 8 biosphériens à l’intérieur, elle a été profondément marquée (positivement) par cette expérience et en garde des souvenirs de rencontres extraordinaires. On pourrait même parler d’illumination. Michèle en a tiré un documentaire de 52 minutes intitulé « Bouddha et la Biosphère » (qu’elle présente de temps à autre dans des festivals, guettez sa prochaine projection sur Internet) et son roman Le Rêve de White Spring.


Grâce à elle, le 12 décembre 2008 (soit près de 20 ans après avoir lu l’article séminal de Science&Vie sur le projet), j’ai enfin rencontré mes « héros » : Abigail Alling (« Gaie ») et Mark Van Thillo (« Laser »), deux des huit fameux biosphériens. Ils étaient de passage à Paris pour quelques jours chez Michèle Decoust. Elle a organisé un petit dîner dans son appartement qui domine les toits de Paris. Soirée inoubliable, véritable rencontre du troisième type.


Gaie et Laser sont des êtres humains extraordinaires qui savent vivre leurs rêves. Simples, abordables, doués d’une incroyable compassion pour le genre humain et la biosphère. Comme Michèle Decoust, l’expérience de Biosphere 2 les a transformés. Physiquement et spirituellement. 15 ans après (ils sont sortis de la Biosphère en septembre 1993), les marques de l’expérience sont indélébiles. Ils considèrent, sans prétention, qu’ils ont été des extraterrestres sur Terre pendant deux ans. En écoutant leur récit, on ne peut que les croire.


Lorsqu’ils sont rentrés dans la biosphère, Gaie et Laser avaient respectivement 29 et 27 ans (Gaie se trouve à l’extrême gauche de la photo et Laser à l’extrême droite). Ils étaient donc très jeunes (si l’on compare par exemple à l’âge des astronautes qui ont plutôt en moyenne la quarantaine). Ils avaient rencontré John Allen (le créateur du projet donc j'ai parlé dans un précédent post), des années auparavant et avaient déjà réalisé de nombreuses missions avec l’Institut d’Ecotechnique, notamment sur un bateau lui aussi utopique, l’Heraclitus.



L’Heraclitus est une sorte de jonque, imaginée et construite par John Allen et ses équipes au milieu des années 70 à Oakland, dans la baie de San Francisco. Michèle Decoust a réalisé un autre splendide documentaire sur ce bateau, Le Dragon des Mers, où l’on voit notamment des images d’archive de sa construction. A bord de l’Heraclitus qui les a menés jusqu’en Antarctique, ils ont appris les contraintes de la vie en communauté dans un espace confiné et ils ont forgé les valeurs nécessaires pour vivre en autarcie pendant deux ans. C’est sur la base de ces critères d’endurance, de solidarité, de travail en équipe et d’ouverture d’esprit que John Allen les a sélectionnés, comme les 6 autres. Gaie était diplômée en écologie de Yale, et sa spécialité était les mammifères marins. Dans Biosphere 2, elle était plus particulièrement en charge de la conception et de l’entretien de l’océan et du récif corallien. Laser, originaire d’Anvers, après des études à l’Institut technique Don Bosco, a voyagé pendant des années (notamment à bord de l’Heraclitus) où il s’est passionné pour les systèmes mécaniques et écologiques. A lui seul, et malgré son jeune âge, il était responsable de toutes les machines à l’intérieur de Biosphere 2… Heureusement qu’il était un bricoleur de génie.


Voilà donc nos 8 aventuriers catapultés à l’intérieur de la biosphère. Là, un travail herculéen les a attendus, comparable à l’épreuve des écuries d’Augias. Le choix du nom de l’Heraclitus avait été prémonitoire ; John Allen, qui ne laissait rien au hasard, l’avait probablement anticipé. Le maintien en condition de la biosphère (agriculture, élevage, ménage, arrachage des mauvaises herbes, nettoyage de l’océan, contrôle des espèces nuisibles, réparations en tout genre, préparation des repas à partir des seules productions de la biosphère) leur prenait en effet un temps fou, la majeure partie du temps de leur journée même, ne laissant que peu de temps pour les expériences « scientifiques » (même si comme on le verra plus loin, vivre dans la Biosphere 2 constitue en soi une expérience unique).


A cette activité harassante, se sont combinées des conditions de vie à l’intérieur de la biosphère extrêmement rudes : dans cet écosystème artificiel, la composition atmosphère atteint un équilibre un équilibre différent de celui que nous connaissions sur Terre. Les niveaux de CO2 ont atteint des niveaux records (jusqu’à 3400 ppm contre 380 ppm sur Terre) avec de très amples variations journalières et saisonnières, et l’oxygène se mit à disparaître mystérieusement conduisant à réinjecter de l’oxygène dans la biosphère. Après deux ans dans ces conditions hostiles, dignes d’un autre monde, les biosphériens ont tenu et sont ressortis rachitiques et épuisés. Au lieu d’être acclamés comme des héros, ils ont été la cible d’âpres critiques. Ils ne s’en sont jamais réellement remis.


Ces critiques avaient commencé avant même le début de l’expérience. Un article de Marc Cooper dans le magazine new-yorkais Village Voice publié le 2 avril 1991 (l’expérience a commencé le 26 septembre 1991) avait mis le feu aux poudres.


Nous avons passés ces critiques en revue avec Gaie et Laser et voici leurs réponses.

  • Biosphere 2 est une escroquerie, de l’air y a été réinjecté : cet argument a été utilisé par toute la presse. Tout d’abord ce n’est pas une escroquerie, car les promoteurs du projet ne l’ont jamais caché, ils ont juste été maladroits. La responsable des relations publiques (dont ce n’était pas la formation) aurait pu communiquer en indiquant que cette première mission de deux ans était inédite et que tout ne serait pas parfait du premier coup. Dieu n’a pas fait le monde en un jour. Et puis le volume d’air injecté était mesurable et en soi ne pertubait pas l’expérience mais permettait juste qu’elle se poursuive. Au lieu de cela, les promoteurs du projet ont ignoré les journalistes (même parfois pris de haut), ce qui a renforcé les suspicions à l’égard du projet. Ces erreurs de communications sont cruciales pour comprendre l'échec de Biosphere 2. Pour en avoir discuté avec les protagonistes, elles sont dues à :
  • un manque d’expérience de la relation avec les journalistes notamment au niveau de la responsable de la communication. Cette partie de l’équipe aurait dû être mieux choisie,
  • un manque de temps criant car toutes les équipes (à l’intérieur et à l’extérieur) étaient surchargées et n’avaient pas le temps matériel de répondre aux sollicitation des journalistes,
  • un sentiment de non-nécessité de se justifier car le projet était une initiative privée. C’est là que l’erreur a sans doute été la plus grande.
  • Les participants entraient et sortaient de la Serre. C’est absolument faux. Les Biosphériens ont vécu en isolement total dans un « autre monde » pendant 2 ans. Les tensions personnelles et entre les groupes d’individus ont été nombreuses, mais ils n’ont jamais craqué. Il y a eu une seule exception, Jane Poynter, qui a dû sortir après quelques jours, se faire recoudre un doigt que le Docteur Ray Walford (à l’intérieur) n’avait pas pu soigner, les sas sont restés complètement fermés. Quand elle revint dans la Serre quelques heures après, on l’accusa de tous les maux.
  • Pas de science dans Biosphère 2 : Le principal enseignement de cet expérience est humain. Même si l’expérience n’était pas parfaite, elle a aussi permis plusieurs découvertes ou développements technologiques. Par exemple, lorsque l’oxygène disparaissait de la biosphère, ils l’ont recherché partout (dans d’éventuelles fuites, dans les sols…) mais ils se sont rendus compte qu’il était en fait fixé dans le béton avec du CO2. Avant Biosphere 2, on n’aurait jamais pensé cela. Avec un simple vernis naturel, le béton a été traité et n’a plus absorbé l’oxygène. Ils ont également aussi mis au point des systèmes de recyclage des eaux par des boues que Mark Nelson, l’un des biosphériens, a par la suite commercialisés : Waste Water Gardens.
  • La Biosphère a été infestée par les insectes nuisibles : pour Gaie et Laser, le fait que les fourmis et les cafards se soient multipliés n’est pas négatif. En effet, Biosphere 2 étant très différente de Biosphere 1 (la Terre), l’équilibre des espèces qui s’y forme n’avait aucune raison d’être le même.
  • Biosphere 2 est gérée par une secte : comme je vous l’avais expliqué dans un précédent post, les biosphériens faisaient du théâtre, de la méditation, sous l’impulsion de John Allen au sein du groupe Synergia. Ce groupe a été accusé de secte ce qui est faux même si John Allen peut quand même être considéré comme un maître à penser, mais c'est plus un leader qu’un gourou.


Au-delà de ces critiques, qu’ils ont toujours du mal à encaisser, Gaie et Laser m’ont raconté les enseignements qu’ils avaient tirés de cette expérience. Dans Biosphere 2, une pollution isolée avait des conséquences visibles et sensibles partout ailleurs en l'espace de quelques heures ou quelques jours, pas quelques décennies. Ils ont donc ressenti viscéralement ce que c’était de vivre dans un monde où tout interconnecté (très peu d’humains ont eu cette révélation). Ils ont appris que nous devons nous conduire en « équipage », en « intendant » (notion de stewardship en anglais) et non pas en « passager » sur cette planète. Ils ont également reconnu qu’ils étaient trop peu nombreux pour concevoir, construire et opérer une biosphère dans des temps si courts. Le budget de deux cents million de dollars injecté par Ed Bass étaient finalement modeste en regard de ce qu’ils ont accompli.


Ils estiment aussi que ce projet est arrivé trop tôt pour deux raisons. La première c’est qu’en 1991, la prise de conscience sur l’effet du CO2 était encore très limitée et les conclusions physico-chimiques de Biosphere 2 n’intéressaient personne. Le grand public n’était pas éduqué pour comprendre. A l’heure actuelle, après l'entrée en vigueur du protocole de Kyoto et la vulgarisation de la problématique par les médias, un tel projet aurait eu beaucoup davantage de répercussions. La deuxième raison qui leur fait dire que ce projet est arrivé trop tôt, c’est qu’à cette époque le web n’existait pas vraiment. En 1993, le World Wide Web n’était en effet en qu’à ses balbutiements. Je suis rentré en école d’ingénieur en septembre 1993 et à cette époque il n’y avait que quelques centaines de serveurs web de part le monde (nous avions d’ailleurs monté à l’Ecole l’un des tous premiers serveurs français et l’on découvrait chaque semaine les nouveautés du langage HTML que je testais sur ma page personnelle), à l’époque on connaissait encore le web par cœur et on regardait chaque jour les nouveaux serveurs qui apparaissaient. Avec le web, la communication du projet n’aurait pas dû nécessairement passer par les fourches caudines journalistes (évitant cette campagne de dénigrement dont ils ont été victimes). L’équipe de Biosphère 2 aurait donc piloté sa communication et les internautes se seraient rendus compte en temps réel de la dureté des conditions de vie à l’intérieur de la serre et de l’intérêt de l’expérience. Le rôle éducatif de la biosphère aurait pu être extraordinaire. Tous les enfants qui visitaient le site étaient enchantés par ce qu’ils découvraient. Avec le web, ils auraient été des millions à pouvoir virtuellement effectuer ce pèlerinage.


Cette confession de Gaie et Laser, les larmes aux yeux quand ils évoquaient leur biosphère, était extrêmement touchante. Tout ce qu’ils m’ont dit correspondait à ce que j’avais pressenti depuis 20 ans : cette expérience avait été extraordinaire et avait été enterrée par l’establishment américain hostile à une telle révolution. La réussite d’une telle utopie privée aurait été problématique pour eux. Même si je n’avais pas vécu la même chose qu’eux, nous nous sommes sentis complètement en osmose, tellement cette expérience me tenait aussi à cœur et tellement j’en avais rêvé. Ce qui s’est noué pendant cette soirée était extrêmement puissant. La dernière heure de discussion fut inoubliable, à parler de dauphins, des coraux, de la Terre, du rôle de la technologie et de l’avenir de l’homme.


Je devrais les revoir bientôt, ils sont en ce moment à Malte, où ils préparent un nouveau bateau pour la Pacific Coral Reef Foundation, la fondation de protection des coraux dont ils s’occupent.


En se quittant, ils m’ont dit que je ne pourrais pas complètement comprendre Biosphere 2 si je ne rencontrais pas John Allen. Cette rencontre fut plus dure à monter mais je l'ai finalement vu le 20 octobre 2009 à Paris. Compte-rendu bientôt sur ce blog.


PS : deux coïncidences bizarres pendant cette soirée : j'avais imaginé dans mon roman que la forêt vierge de Biosphere 2 cachait de mystérieuses plantations d'ayahuasca (une plante sacrée hallucinogène utilisée par les chamanes d'Amérique du Sud) et que l'océan contenait un tridacne géant (le plus gros des coquillages), et bien j'avais vu juste ! Gaie et Laser étaient circonspects, moi aussi.